29.11.2007
Le sexe climatisé (2)
Relancer le fournisseur, checker les devis, les tarifications, lancer l’impression, papier à entête, bourrage papier, bourrage de crâne.
J’ai froid, j’ai mal. Je veux un corps contre moi. Une voix qui me murmure.
Je ressens effroyablement l’espace, la distance et le métal.
Ouvrir l’armoire, fermer le tiroir, souligner en rouge, agrafer les feuilles A4, « la conf’call commence dans 5 minutes ».
- « Il faut revoir l’argu du projet. Fabrice voudrait quelque chose de plus « pêchu ». Tu pourrais driver ça avant midi ? »
Besoin intense de convergence, d’un point d’attache.
D’un prénom d’homme à répéter comme un placebo.
De peau, de paumes, de souffles qui se confondent.
Rappeler la secrétaire, amender le contrat, updater le rétroplanning, mieux répartir, respect des procédures, du cahier des charges, phase de production.
- « Il faut axer davantage sur… », « définir de nouveaux cadres », « optimiser les synergies »…
Je pourrais me jeter contre l’une de ces chemises blanches, bleues pâles, à fines rayures… Sombrer dans un cou qui sent le tabac et l’after-shave.
Faire semblant de ne pas se voir, cliquer sur le fichier, copier-coller, insérer un diagramme, noter les mots clé, générer des flux, Cordialement.
M’arrimer à une carrure, un dos, des épaules, pour m’empêcher de dériver.
Pression et chaleur cutanées. Enlacement d’actifs corporels.
Analyser le reporting, comparer, transférer les données, photocopier en 4 exemplaires, parapher, structurer.
Saisir une main au vol, décrivant une courbe de croissance et la plaquer entre mes cuisses. Interrompre une bouche qui « planifie » avec ma langue entre ses lèvres.
Parcourir la forêt de plastique, d’aluminium, de verre, les allées revêtement de sol en fibres mélangées sous le ciel de faux plafonds. Franchir les cloisons contreplaquées, doubles-vitrages, les épaisseurs et les volumes.
Je pourrais les suivre dans les toilettes pour hommes. Backrooms d’entreprise.
Regarder le halo blanc et bleuté s’extraire de leurs braguettes comme les billets de banque d’un distributeur. Approcher mes doigts de cette chair fine et spongieuse, cette fausse fragilité d’homo-erectus.
- « Tu viens prendre un kawa ? », bruissements, raclements de gorges, gobelets de jus bruns touillés, otite de la petite, gratin aux courgettes, réforme des retraites, émeutes dans les banlieues, températures en dessous des normales saisonnières, poser ses journées RTT, « T’as l’air fatiguée toi »…
Dégrafer. Déboutonner. Baisser les fermetures-éclairs.
Je regarde le sol en lino ciré piétiné par les mocassins, les chaussures à lacets, les bottes à talons, les escarpins en cuir fin, à boucle argentée.
Je regarde les marges mauves sous les yeux, les dents couleur nicotine, les doigts courts ou effilés parfois cernés d’un anneau, les ongles vernis, les cadrans de montres à chiffres romains. Je pense aux draps et aux corps chauds qu’ils ont quittés ce matin, les odeurs de lessive et de tartines grillées, les « au-revoir chérie, à ce soir » comme des pubs de boîtes de céréales ou de chicorée.
Je me demande qui va s’occuper de moi.
Qui va s’occuper de ce corps-fantôme, au bord de l’expropriation ?
Ce corps qui disparaît, croulant sous son fardeau d’inutilité.
Qui pourra me toucher, donner un contour et un contenant ?
Qui pourra me faire ployer ?
21:00 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
26.11.2007
Le sexe climatisé (1)
80% de mon temps, de ma vie, est hypothéqué par le travail.
La seule chose qui a changé depuis que j’ai quitté les bancs de l’école, c’est que je reçois, en échange, un chèque très confortable à la fin du mois. Je suis une pute de luxe d’un nouveau genre. Je passe mes journées, dans des alvéoles climatisées sous des néons, enfermée avec des hommes qui ne doivent pas me toucher ni voir mon corps.
Des hommes que je fréquente, qui m’appellent et me parlent derrière des combinés en plastique, des interfaces Outlook, des plateaux mélaminés, assis sur des chaises à roulettes, devant des plateaux repas, des bouteilles Evian ou des pichets de vin rouge, des escalopes de dinde ou des paëllas…
Ils me donnent parfois rendez-vous… en salle de réunion, m’invitent à des projections… powerpoint, me dévoilent leur cœur… de métier, me font des déclarations… comptables.
Va-et-vient… digitalisé dans l’ascenseur pour atteindre le septième… étage.
Ici, seuls les écrans sont parfois tactiles.
Je leur vends ma vie contre un appartement, le paiement de quelques factures, de mes impôts, des retraites et du trou de la sécu.
Je leur vends ce que j’ai de plus précieux : mon esprit et un peu de mon âme aussi puisque le travail ne suffit jamais et qu’il faut toujours à un moment ou un autre payer de soi. Donner en pâture cette part d’intime qu’on vous réclame comme un dû.
17:02 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
22.11.2007
Pure et innocente... dit-on
De tout temps on aime à croire que les corps vierges abritent des âmes pures et innocentes...
Mon corps est "vierge" mais derrière mon visage angélique fermentent des idées pas politiquement correctes, pas citoyennes, pas lisses, pas calmes, pas tièdes, pas gentilles, pas catholiques, pas sages, pas chastes...
Des pensées "impures". Sans pudeur, ni morale.
Des "mauvaises pensées" qui traînent en petite culotte, qui sentent le soufre et la sueur, des pensées acides et fumantes, chauffées à blanc, qui rôdent comme des fauves, des pensées magmatiques qui laissent de grandes traînées de lave contre les parois. Des pensées qui ravagent, vitupèrent et hurlent.
Des pensées au parloir qui tentent de scier les barreaux.
Mais les barreaux ne cèdent pas.
Pour l'instant...
20:47 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.11.2007
Et si ce soir...
Je sors du métro, la tête qui bourdonne encore un peu abrutie, encore un peu aliénée, au milieu d'autres têtes bourdonnantes de deadlines à tenir, de rapports à écrire, de clients à rappeler, de remarques désobligeantes qu'il a fallu supporter. J'inspire l'air frais et étrangement doux d'un ciel pétrole qui s'effiloche en nuages cotonneux, au dessus de l'asphalte brillant. Et je sens doulourousement l'aura poétique un peu magnétique qui émane de ce début de soirée. Au loin là-bas, je sais la ville rouge et salée, les rues et leurs cafés qui vont s'emplir peu à peu, où l'on s'attable, s'apostrophe, s'accoste, se charrie, cause, rit, s'attarde..., où l'on sait prendre son temps, oublier ce qui doit l'être. Les habitués, les bandes, les couples. Rendez-vous, repaire, ralliement.
Joyeux brouhaha et fourmillement humain autour des verres colorés, grignotage et assiettes appétissantes. Plus tard la musique se fera plus forte et les coeurs auront plus chaud, on se tiendra alors au zinc ; les coudes se frôleront, les corps seront plus flous ; il faudra aussi se rapprocher d'une oreille, d'une bouche pour mieux s'entendre. L'adrénaline et l'euphorie des nouvelles rencontres, le sentiment d'appartenance, d'être à sa place, de concorder.
Les têtes bourdonnantes s'allégeront peu à peu. Les têtes bourdonnantes pour qui la vie ne s'arrête pas quand elles sortent du métro. Une autre vie, un mystère que je ne connais pas ou si peu, que j'entrevois, que j'imagine... mais qui m'a toujours échappé...
C'est vrai, ce soir je pourrais tourner, faire quelques pas de plus, déambuler dans ces rues et pousser, moi-aussi, une porte, au hasard, sur ce monde animé, répondre aux sourires, ne pas baisser les yeux. Je pourrais, moi aussi, m'attabler parmi eux. Goûter à l'inconnu sans savoir ce qui m'attend, sans savoir ce que la soirée me réserve. Ne pas penser à demain, m'inquiéter de rentrer tard, mes 8 heures de sommeil, changer mes habitudes. Me sauver enfin de moi-même.
Mais la faiblesse et la tentation de la facilité vont comme toujours saturer mes veines comme des injections de morphine. Hémorragie interne contre laquelle je ne peux lutter. Pas plus hier qu'aujourd'hui.
Mes pas ne bifurqueront pas, programmés pour une seule et unique trajectoire. Mes pas ne connaissent pas le goût de l'aventure ni de l'imprévu. Mes pas trouvent toujours une bonne raison, une bonne excuse, pour rentrer entre leurs murs, derrière la porte close. Seule. J'ébouillanterai mes muscles endoloris sous le jet d'eau, le seul à qui je peux offrir ma nudité. La tête bourdonnante continuera de me ravager jusqu'à ce que j'actionne la télécommande, antalgique audiovisuel des maux de l'âme, et que je sombre enfin dans ce sommeil opaque qui me fait oublier tout ce que je ne ferais encore pas ce soir.
20:10 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
16.11.2007
Histoire d'une éducation sentimentale (2) : Q.I 150, Cul 0
Je suis une ancienne de la caste des "premières de la classe". Personne n'est parfait. Tout le monde tire ses casseroles et croyez-moi celle-ci est particulièrement bruyante et encombrante.
Depuis que j'ai l'âge de me pencher sur un pupitre et de tenir un stylo, j'ai collectionné les bonnes notes, les appréciations au feutre rouge ou vert d'"élève brillante", "vive", "précoce", à l"'intelligence fine" et au "grand potentiel", les félicitations du conseil de classe, les mentions "très bien" et les places de majors dans les promos des grandes écoles... Etre une bonne élève, la meilleure, c'était ce qu'on attendait de moi, c'était comme ça qu'on m'avait dressée, c'était ce que mon père voulait. Je devais être "amoureuse de mes mathématiques" (pas le français qui aurait été un amant plus séduisant, non, les mathématiques et son cortège de problèmes insolubles qui me donnaient des cauchemars !), me coupait-il, sévère, quand je m'exaltais sur mes histoires de prince charmant.
Alors je me concentrais, je révisais, je potassais jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce que mes paupières soient saturées de chiffres et de théorèmes. Et surtout j'angoissais lorsque le prof annonçait la phrase fatidique, la seule qui me procurait un peu d'adrénaline dans ma terne vie studieuse : "Je vous rends vos copies."
Ce murmure, cette onde de tension qui parcourait alors la classe jusqu'à ce que se dépose, légère et dramatique, votre copie-double entre la trousse et vos mains tremblantes. Combien ? Ma note. Mon prix. La seule preuve tangible que j'existais, que je valais quand même quelque chose.
Il fallait que cette note soit à la hauteur, à la hauteur de ma réputation de première de la classe et supérieure à tous. C'était ma seule légitimité. Il y avait alors ce petit courant électrique fugace qui contractait mon ventre un peu comme avant l'orgasme que je ne connaîtrai sans doute jamais, quand j'apercevais les chiffres magiques, puis presque immédiatement l'angoisse revenait. Comme un toxico ne peut s'empêcher de penser à sa prochaine dose à peine son injection achevée.
On passe son temps à être noté dans la vie et les bonnes notes dans les marges sont finalement les plus faciles à obtenir.
On vous persuade, on se persuade que tous ces sacrifices, ces vacances, ces soirées, ces récréations passées à stocker encore et encore des connaissances, des dates, des théories, des régles, des équations, des annales, des déclinaisons... valent le coup. Que tout cela a un sens, qu'un jour on sera récompensé de nos efforts, qu'un jour enfin la vie ressemblera à autre chose que des lignes et des lignes sur des feuilles quadrillées.
On vous persuade, on se persuade qu'ils, elles regretteront leur insouciance, leur "paresse", leur imprudence, leurs folies, qu'ils gâchent leur chance, "leur avenir-qui-se-joue-maintenant".
On vous persuade, on se persuade que l'on a bien raison, que l'on détient la vérité, nous les laborieux cachés derrière nos livres la semaine comme le week-end, de jour comme de nuit.
Finalement c'est cela le secret des premiers de la classe : être "cancre de la vie".
Si vous avez échoué à votre examen d'amitiés et de flirts, vous avez peut-être encore une (mal)chance de devenir un(e) brillant(e) élève. Mais attention choisir cette option c'est comme pactiser avec le diable, vous y perdez votre âme et les retours en arrière sont quasiment impossibles. On ne rattrape pas le temps perdu. On ne rattrape pas sa jeunesse. Vous vous éloignez chaque jour un peu plus des autres et cela ne s'améliore pas miraculeusement quand vous sortez enfin toute auréolée de vos beaux diplômes.
Il paraît qu'avec de bons diplômes, toutes les portes s'ouvrent. Alors pourquoi me suis-je sentie, au contraire, plus enfermée que jamais ? J'avais 21 ans et déjà l'impression que ma vie était derrière moi.
17:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
14.11.2007
Ce soir j'ai 30 ans, il paraît que je suis "officiellement" une femme (2/2)
J'ai déjà grillé les cartouches de mon adolescence et de la vingtaine en de laborieuses et vaines quêtes, en atermoiements et autres courses après des vents et des oiseaux trompeurs...
Je n'ai pas eu mes ivresses sur le pont des arts, mon amant du pont neuf, mes discussions interminables et verres de vin blanc dans les petits bars enfumés, pas vu mon feu d’artifice depuis une chambre de bonne mansardée au dessus des toits, pas vu les matins roses se lever sur la Seine et « Paris qui s’éveille », pas assez de pulls parfumés à son odeur à respirer comme des bouffées d’opium, pas assez de ces sourires inconscients qui naissent quand on repense à…, pas mangé ces boîtes de nouilles chinoises et poulet à la sauce aigre douce au lit après s’être aimés et la flemme de cuisiner, pas entendu les surprises « Je t’emmène à Deauville ce we ! », pas préparé mes « cakes d’amour » comme Peau d’âne pour son prince, pas eu ses bras pour m’enlacer et l’épaule pour ma tête les samedis soirs devant les grands écrans de ciné, pas levé mon briquet en transe dans la fosse d’un concert, pas chanté autour d’un feu de camp sur une plage d’été à la belle étoile, pas de cravate ou de chemise qui traînent sur ma jupe et mes collants gisant par terre dans le feu de l’action, pas eu mes déclarations enflammées à 4 heures du matin, mes retrouvailles fougueuses sur le quai d’une gare, pas eu mon cavalier au bal du 14 juillet, de lèvres à embrasser quand sonne minuit sous la couronne de houx, pas eu la musique fétiche de ma première fois, pas eu mes plaisirs coupables, mes remords, mes histoires inavouables, pas de nom autre que celui de ma mère à inscrire dans la case « Personne à prévenir en cas d’urgence »…
Je suis "montée" à Paris et j'en suis redescendue... de mes grandes espérances muées en grandes déceptions. Déjà fatiguée.
Comment sait-on qu'il est vraiment "trop tard" ? J'aurais tellement voulu que "tout finisse par s'arranger", que « quelque chose finisse par arriver », mais dans la vraie vie les embûches et les chagrins se suffisent parfois à eux-mêmes. « Dans la vraie vie, tout peut arriver… surtout rien. »
Le "rendez-vous dans 10 ans" a sonné et ma copie est restée vierge. Mon brouillon est tout juste griffonné. Je ne sais toujours pas faire ce que je ne savais pas à l'époque. Je n'aurais pas de bonne note cette fois-ci. En ai-je jamais douté ? Celles qui se plaisaient à se projeter dans ce futur de "femme épanouie, mariée, deux enfants" ont certainement réussi leur examen. J'espère que nos routes ne se recroiseront pas, je n'aurais pas le courage de les féliciter. Les "nouvelles" qui filtrent par les bouches à oreilles maternels sont déjà des acides trop corrosifs.
Je suis seule, il n'y pas de rouge ni de baisers sur mes lèvres. Sordidement pathétique vue de l'extérieur et pourtant étrangement calme. Mon coeur, coquille de noix, fruit sec ne me fait (presque) plus mal. Un coeur peint à l'encre blanche pour masquer les quelques bavures rouges du passé. Je suis à l'âge de la semi-résignation, l'âge où la vie n'est déjà plus tout à fait devant moi, même si mon for intérieur a furieusement envie de crier l'inverse. L'âge où les rêves de l'enfance deviennent liquides et s'évanouissent en flaques boueuses.
Je suis seule comme je l'ai voulue. La solitude, ma plus fidèle compagne, celle qui me tient dans ses mains rugueuses et glacées. Cruelle amie que je finis toujours par retrouver et qui me paraît souvent, malgré tout, plus agréable que bien des compagnies... C'est avec elle seulement que je peux être vraie, à l'abri des regards comme la lycéenne d'autrefois, regardant la vie défiler derrière les parois de verre, les écrans bleutés, les images, les personnages à qui il arrive tant de choses... Sur mes murs, il n'y a ni photos ni polaroïds immortalisant des visages rieurs, des gâteaux, des palmiers ou des cimes enneigées qui raconteraient des moments dont je voudrais me souvenir.
30 ans, une gorgée de thé, je bois la tasse.30 ans, mon anniversaire, une étape, un nouveau bilan, une nouvelle évaluation : Pourquoi aurais-je envie de fêter ma défaite ? Je ne suis pas assez fair play pour ça...
19:30 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
13.11.2007
Ce soir j'ai 30 ans, il paraît que je suis "officiellement" une femme (1/2)
Ce soir j'ai 3O ans. Pas de grande table ni de bougies. De gâteau crème chantilly. Je suis assise sur mon tapis en laine bouclée couleur "chocolat", au pied de mon sofa écru "Habitat" où sont semés savamment des coussins fleuris. Je me vois encore les choisissant avec fébrilité, désireuse de composer "une déco chaleureuse et accueillante", dans mon premier vrai appartement à moi. Le décor d'une (belle) histoire qui allait s'écrire entre ces murs tout neufs. Je voulais qu'ils me portent bonheur, qu'ils me réconfortent, qu'ils soient foulés, assis, vautrés, caressés par tous ces nouveaux amis géniaux que j'allais me faire à Paris et surtout par ce "grantamour" que j'allais enfin rencontrer. Il fallait que j'y crois. Il fallait que cet appart' soit empli d'ondes positives pour l'attirer jusqu'à moi. Cet appartement où je vis encore 8 ans plus tard.
J'étais seule à l'époque, je suis seule aujourd'hui. Même ce soir, pour mes 30 ans. Un âge "qui se fête quand même ", s'est tendrement inquiété Maman quand elle a appris que je ne ferai (encore) rien de "spécial".
"T'es sûre, tu veux pas qu'on se fasse au moins une petite dînette entre nous ?", ont suggéré mollement quelques voix accomplissant leur "devoir de copine".
Je fixe, comme si je les découvrais, les moulures du plafond, les jolis sourires boisés du parquet, le rideau où se découpent les ombres chinoises du petit balcon en fer forgé, toutes ces arabesques et ses entrelacs que j'aime tant regarder le soir. C'est la première chose que j'avais aimée dans ce petit deux pièces "typiquement parisien", "plein de charme". Ce tableau éphèmère, comme des idéogrammes gracieux qui semblent tracer, par magie, un message sur l'étoffe... Peut-être un jour parviendrais-je à le déchiffrer ? Je réalise que je n'ai pas encore renoncé, comme lorsque j'étais enfant, à vouloir voir des (bons) signes dans les détails les plus insignifiants.
Je suis là au sol, dans le crachin orange de la lumière du réverbère, sans coupe de champagne mais avec mon fidèle mug débordant de thé au jasmin, ma seule drogue, maigre réconfort qui verse un peu de chaleur à l'intérieur. J'entends au loin les téléphones sonner, les provisions se déballer, les assiettes tinter, les ados râler... J'ai 30 ans, un soir comme un autre. Même si demain on me dira que je suis (ou pire que je "fais") encore jeune... Ce qui signifie que je ne le suis déjà plus. Je suis "officiellement" une femme, je n'ai définitivement plus droit au titre de "fille". Je sursaute au "Madame" et guette les "Mademoiselle" anxieuse. Mes joues sont toujours pleines et roses mais pour combien de temps ? Il ne me reste qu'à attendre le délabrement inéluctable.
30 ans, c'est arrivé : je ne peux plus me permettre d'émietter les jours, les heures. Je suis à l'âge du compte à rebours. L'âge où mes congénères se "rangent" ou les stars de rock ont déjà tout vu, tout expérimenté et se suicident. Moi, il me reste tout à "déranger", tout à voir et à faire. Plus de temps pour hésiter ou se poser des questions. Plus de temps pour jouer les chenilles attardées. Passer du mode "standby" au mode "play". Je dois "trouver ma voie, me bouger, sortir, voir du monde"..., répètent-ils comme une incantation. Cette frénésie de la dernière chance car c'est sans doute la dernière.
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12.11.2007
Statistiquement incorrecte
En France, on apprend à lire à 6 ans.
On achète son premier rouge à lèvres à 11 ans.
On est invitée à sa première boum à 12 ans.
On a ses premières régles et son premier flirt à 13 ans.
Son premier chagrin d'amour à 14 ans et demi.
On couche pour la première fois à 17 ans.
Son bac à 18 ans.
On mesure 1.62m pour un tour de poitrine de 93,7 cm.
On quitte le nid familial à 21 ans.
On décroche son premier job à 22 ans (en province), 23 à Paris.
On se marie et on a son premier enfant à 29 ans.
On accomplit 8,9 relations sexuelles par mois.
On connaît 4 et 5 partenaires dans sa vie
Statut marital, situation matrimoniale, indice de fécondité, de nuptialité, taux de libido, fréquence coitale, par mois, par année, par sexe... Les statistiques sont le curseur, la régle graduée à laquelle il faut se mesurer, se comparer. On nous communique régulièrement les nouvelles données, les nouveaux modèles de la normalité.
On nous rappelle à l'Ordre. Celui de la conformité chiffrée. La loi de la majorité. Celle qui prime, la seule qui vaille.
Les statistiques nous narguent, les statistiques nous blessent. Elles sont les dates de péremption de la population, les bornes, les limites à respecter sur les routes de nos vies. Il ne faut rouler ni trop vite, ni trop lentement sous peine d'embardées dans les fossées ou de chutes mortelles du haut des falaises.
La société est là pour verbaliser, sans indulgence, celle ou celui qui déroge, celle ou celui qui diffère, celle ou celui qui ne suit pas les lignes, s'écarte des balises.
C'est statistiquement prouvé : les chiffres ne se trompent jamais c'est bien connu. Faire mentir les chiffres est un délit, ne l'oubliez pas...
17:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
09.11.2007
La terreur d'être jugée ou comment accepter de déplaire
Je ne sais pas si ma tour est d'ivoire mais elle est haute et silencieuse. Elle est calme et tranquille. Inviolable et pacifique. Mon corps et mon âme sont à l'écart. Mon corps et mon âme sont protégés. Du moins c'est ce que j'aime à croire pour me réconforter quand la solitude gronde un peu trop fort.
Au début, j'ai seulement commencé à hésiter à répondre aux invitations, aux anniversaires, aux "boums"...
Au début, j'ai juste préféré lire, parfois, pendant la récré. "Non, merci, ne vous inquiétez pas pour moi, sortez, je reste à l'intérieur finir mon chapitre..."
Ensuite, je n'arrivais plus à faire partie des rondes, des cercles qui se formaient après les cours ou aux interclasses.
J'essayais d'y retrouver ma place ou seulement une place, mais il n'yavait plus d'interstice pour me faufiler ; je restais à côté comme un corps étranger dont la greffe ne prend pas (plus). Les Autres formaient un mur compact contre lequel je m'échouais sans conviction. Ma voix sonnait faux quand je tentais d'engager un semblant de conversation ; mes mots restaient suspendus dans les airs et pourrissaient faute de trouver une terre d'accueil. Je cherchais comment les atteindre de nouveau, je réfléchissais... mais j'avais oublié ou plutôt je ne savais plus. Quelque chose d'insidieux qui mature lentement et qui vous laisse à part, paradoxalement, assez subitement.
C'était surtout que j'avais perdu le goût des autres. Je n'avais plus rien à dire ni l'envie d'écouter. Et ces choses là ne doivent pas, ne peuvent pas être forcées. Ca ne marche pas. Ca ne s'apprend pas.
Ce qui me gênait c'était surtout la honte de mon inadéquation, cette honte d'être à part, honte d'être moi, morceau maladroit de chair et de jean qui déambulait comme un zombi dans les couloirs et les salles de classe. La honte et mon orgueil personnel qui persistait, les deux faces d'une même médaille finalement. Il ne peut y avoir de honte sans orgueil.
J'avais encore trop d'orgueil pour supporter cette image là de moi face aux Autres. Pitoyable. Esseulée. Indésirable et sans panache.
Je ne supportais plus de montrer au grand jour cette détresse qui m'habitait. Il fallait la cacher, il fallait me cacher tout entière, faire disparaître toute cette inutilité trop criante. Crasseuse, indigne.
Je souhaitais m'effacer, me gommer pendant les temps libres, ceux où l'on avait plus le tableau, le discours du prof ou son cahier pour se donner une contenance.
Alors j'ai commencé à m'éclipser dans les halls, près des bureaux administratifs, là où je pouvais me soustraire du regard, du jugement, là où je pouvais cesser de faire malgré tout "bonne figure" même si personne n'était dupe. Mais même là je n'étais pas entièrement à l'abri, je pouvais encore par inadvertance croiser des regards, sentir l'hostilité palpable, la désapprobation. Il fallait vraiment que je devienne matériellement invisible.
J'ai donc fini par me réfugier... dans les toilettes...
Au début, j'y allais juste comme tout le monde sans y penser, regrettant même que cela me fasse "perdre du temps sur ma pause !", et puis bientôt cela a constitué une vraie occupation, un but en soi, mais malheureusement cela ne durait jamais assez longtemps, il restait encore du temps ensuite. Du temps à tuer. Et pendant ce temps là je ne pouvais pas me permettre d'être vue, errante et hagarde. Et surtout : seule.
Alors j'ai prolongé un peu, de quelques minutes d'abord puis le plus longtemps possible, ma présence entre ces murs froids et exigus, dans cette odeur de javel et d'urine, dans ce brouhaha de chasses d'eau, de talons et de portes qui s'ouvrent et se referment. Captive volontaire, prostrée...
Je m'inspirais une immense pitié. J'avais l'impression de me dédoubler, de me regarder de l'extérieur n'osant croire à ce spectacle désolant, à une telle humiliation, à un tel renoncement. Où était la glorieuse enfant pleine d'entrain, celle qui était toujours entourée d'une nuée d'amis, qui ne restait jamais seule où qu'elle se trouve, petite bavarde charmante qui savait si bien s'attirer les faveurs de toutes et de tous ? Ai-je vraiment été cette blondinette rayonnante que je regarde parfois avec une nostalgie incrédule dans les albums photos de mon âge tendre ?
Je prenais garde de n'être vue de personne de ma connaissance quand j'y entrais et puis il ne restait plus qu'à attendre en fixant le sol carrelé que le gong retentisse et qu'il soit l'heure de regagner les salles, le ronron du prof qui parle, les phrases qu'on note mécaniquement, les connaissances dans lesquelles on se noie pour oublier qu'autour il y a des gens. Des garçons et des filles sûrs d'eux, en clans, en bandes, qui se retrouvaient dans les cafés le soir, fumaient ensemble dans la cour, riaient, avaient leurs propres codes, leur propre langage que je ne parlais pas, que je ne comprenais littéralement pas. Je ne pouvais pas communiquer, je ne pouvais pas les rencontrer. J'étais une indigène inapte que l'on regardait avec mépris, un objet de moquerie, de méfiance.
A défaut de pouvoir faire partie, j'aurais au moins voulu être transparente, simplement "exister" dans une bienveillante indifférence générale. Je ne me sentais ni la force, ni la volonté d'appartenir au groupe. Je ne pouvais pas tout simplement. Je ne parvenais même pas (plus) à feindre. J'aurais dû.
J'aurais souhaité pouvoir rester paisiblement à l'écart sans être jugée. J'aurais voulu que l'on me pardonne, qu'on me comprenne. Mais ce n'est pas possible. La société, le troupeau, condamne les cavaliers seuls, surtout quand le cavalier est une cavalière.
J'essayais de fermer les yeux, de calfeutrer mes oreilles de toutes mes forces pour ne pas entendre ce qui se murmurait ou ce que l'on venait, "pour mon bien", me répéter. Toute la cruauté des langues fourchues d'une meute d'adolescents en quête d'un gibier à abattre. J'étais la cible idéale.
Et chaque fois je m'effondrais un peu plus à l'intérieur. Une douleur polaire me paralysait, déchiquettait chaque fois plus profondément ce qui me restait de dignité. Tout mon être lacéré, laminé en quelques secondes.
Je ne convenais pas, j'agaçais. Je déplaisais. Ma présence, mes attitudes ma tête ou même les inflexions de ma voix ne revenaient pas. Ce n'était pas rationnel, pas légitime ni juste : c'était comme ça et c'était tombé sur moi.
Pourquoi ne peut-on pas trouver la force d'ignorer ces paroles contondantes qui vous détruisent ? Pourquoi supplantent-elles au contraire tout, tout ce qui devrait compter ? A 16, 17 ans on a l'excuse de la jeunesse, à 30 il faudrait pouvoir assumer, ne pas baisser la tête... Il faudrait... mais c'est tellement plus facile de fuire...
C'est en tout cas avec une immense joie que j'ai enfin touché au but (de mon calvaire) : l'obtention de mon bac. Mon passeport pour la liberté, une autre vie enfin, un nouveau départ. Enfin telles étaient mes espérances... On a toujours envie de croire qu'il nous reste une "deuxième chance"...
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08.11.2007
Histoire d'une éducation sentimentale : tout avait pourtant bien commencé...
Des rangées de petites filles, de jupes plissées, de gilets jacquard, de socquettes...
Des heures et des heures de dînette, de corde à sauter, de marelle, de cache-caches derrière les platanes...
J'étais l'une d'elles, de ces petites jambes sautillantes, petits bras à gourmettes, têtes ébouriffées et joues rebondies.
Rien ne me distinguait. J'étais leur semblable, j'avais ma place à part entière dans le monde des fillettes joyeuses et espiègles, riantes et intrépides.
J'étais leur égale à leurs yeux comme aux miens.
Aussi expérimentée, aussi inexpérimentée.
Nous avons appris à marcher, lire, compter, nager, faire des sauts de chat sur les parquets de danse classique, réciter Prévert ou Hugo..., ensemble, en même temps.
Nous avions les mêmes peurs de monstres sous notre lit, envies de barre mauve de chocolat Milka dans nos goûters de 4 heures et demi, émerveillements en lisant nos contes de fée, de Club Dorothée le mercredi après-midi...
Nous avions les mêmes corps malingres ou parfois plus potelés, les mêmes petits visages lisses et enjoués.
Nous avions la même innocence. Qui aurait su que l'une d'elles, moi, était en fait un imposteur. Défaut de fabrication irréversible, invisible sur les photos de classe souriantes. Quelque chose d'inscrit dans mon cariotype et qui, cruellement, n'allait se révéler qu'après m'avoir fait goûter au bonheur suprême de l'enfance. Tout était génétiquement programmé, tout était déjà en marche et je l'ignorais. Bienheureuse ignorance.
Où vont les petites filles quand les années passent ? Quand les jeux sont finis, quand les poupées doivent être rangées au fond du grenier ?
J'étais heureuse. Jusqu'à 9 ans j'étais pleinement, intensément heureuse parce que j'étais semblable. Normale. A l'intérieur comme à l'extérieur.
Mais les petites filles ont grandi sans moi.
Elles ont dénoué leurs tresses. Elles ont cessé de courir entre les marronniers. Elles ont porté des soutiens-gorges et écouté en pleurant des guitares. Elles n'ont plus trouvé les garçons idiots.
Leurs lèvres douces se sont posées sur des mentons drus. Elles ont fait le mur, soufflé des fumées blanches qui piquent les yeux, versé des liquides grenats ou dorés dans leurs gorges, dansé jusqu'à bien après minuit.
Elles ont reçu des bouquets de promesses et de mensonges au pied d'un scooter.
Les petites filles m'ont laissée seule aux portes de l'adolescence.
Je n'ai pas grandi assez vite. Pas grandi avec elles, ni comme elles.
Je jouais encore à être une femme tandis qu'elles le devenaient vraiment
J'ai cessé d'être l'une des leurs à ce moment-là. Je n'ai plus jamais pu être vraiment moi-même à ce moment-là.
Je n'étais plus leur égale, j'étais devenue inférieure. Inférieure physiquement, corporellement, chimiquement.
Je n'avais pas leurs seins, leurs hanches, leur assurance et surtout leurs désirs de femme.
J'ai dû commencer à tricher, à mentir pour paraître celle que je n'étais pas.
J'étais restée dans la cour d'à côté, celle où l'on pouvait encore sauter à pieds joints dans une flaque et éclater de rire.
J'étais celle qui préférait être à la table des enfants aux baptêmes et aux mariages.
Je ne comprenais pas comment tout avait pu changer si vite, je ne comprenais pas qu'un fossé s'était insidieusement glissé entre les autres et moi et qu'il ne ferait que se creuser au fil des années...
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