« Le désir des autres (1) | Page d'accueil | Mon "quart d’heure de gloire" »
23.03.2008
Le désir des autres (2)
Je suis la spectatrice martyre. La voyeuse dolorosa.
Regarder. Absorber, ingurgiter comme une boulimique qui ira se faire vomir ensuite. Essayer de comprendre, essayer d'imaginer comment ça fait.
Mais rester désespérément étrangère, extérieure.
D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours regardé « les gens qui s'aiment », peut-être parce que l'on me disait qu'il ne fallait pas. Que l'on plaquait des mains fraîches ou tièdes, sentant les petits pois ou la lessive, sur mes paupières pour les fermer. Cacher ce désir que je ne saurais voir.
C'était mal de regarder, je l'ai compris très jeune.
Ma curiosité n'en a bien sûr été que décuplée. Je fixais avec l'aplomb des ingénues, de toutes mes pupilles, de toute mon intensité d'enfant. Je montrais du doigt en m'esclaffant, je me cachais derrière les lauriers, derrière les troncs des marronniers pour continuer à regarder malgré les réprimandes, les indignations et les interdictions.
Ce que je ressentais à cet âge tendre ? Une sorte d'émerveillement teinté de dégoût je crois.
Mais surtout déjà la fascination, entre magie et effroi. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces corps emmêlés, de ces bouches voraces, de cette osmose, de cette fièvre qui les enveloppait et se répandait dans l'air jusqu'à moi.
Il y avait ce fourmillement aussi dans mon bas-ventre que je ne savais pas identifier, mes cuisses que je frottais instinctivement l'une contre l'autre sans savoir pourquoi.
Il y avait de l'incandescence sur mes joues, deux pommes rouges qui refusaient de s'estomper avant que ne soit appliqué le gant de la toilette du soir.
Je regardais alors, avec la fraîcheur de la fillette encore trop petite pour avoir honte ou éprouver de l'amertume. Je regardais, avec gaité et espièglerie, croyant que que plus tard je ferais partie, moi-aussi, de ce curieux "monde des grands".
Un monde qui surgit bien plus vite que je ne l'aurais cru. Bien trop tôt...
Les gens qui s'aiment n'étaient plus ces lointains adultes semblant appartenir à une autre réalité et donc ne remettant pas en cause mon petit univers. Ils avaient désormais mon âge, ils portaient des walkmans, des sacs à dos Creeks et des baskets Nikes.
Ils mâchonnaient des malabars et crapotaient avec arrogance leurs premières Lucky Strike devant les grilles vertes du Collège. Ils mesuraient moins d'1.50m mais ils s'enlaçaient comme les couples des rues, comme sur les écrans. Visage incliné, yeux fermés, mâchoires scellées et l’air recueilli, ils jalonnaient, telles des statues antiques, mon chemin (de croix), sur le parking. Tête baissée en signe de déférence respectueuse mêlée de crainte, feignant de ne rien remarquer, j'accélérais le pas jusqu'au car scolaire. Croiser leur regard, ne serait-ce que quelques secondes, c'était s'attirer des représailles autrement plus virulentes qu'une main douce posée sur ses paupières...
Ces embrassées, ces embrasseuses expertes avaient mon âge. Où avaient-elles appris cette virtuosité amoureuse, cette dextérité, cette audace, cette assurance de leurs lèvres, de leur langue, de leurs doigts, de leurs œillades ? Tout cela me paraissait extraordinaire et tellement éloigné de moi, qui me précipitais sur les dessins animés en croquant des BN sitôt la cloche sonnée...
Juste ré-équilibre : les plus cancres en salles de e s'avéraient souvent les plus douées en flirts de cours de récré.
C'était encore une sensation de curiosité candide qui m'habitait à cette époque, avant que la puberté ne bouleverse tardivement mon corps à mes 16 ans révolus. Ajoutant alors à ces visions la saveur amère et cruelle de non-conformité et de déficience amoureuses qui ne me quittera plus.
18:00 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note

Commentaires
Regarde mais ne touche pas ?
Ecrit par : by the river | 24.03.2008
Eh oui "je touche avec les yeux" pr reprendre l'expression populaire. Tout se passe dans ma tête, dans mon imaginaire hélas...
Ecrit par : Standby | 24.03.2008
C'est déjà mieux de toucher du bout des lèvres, au moins on touche...
Il y a des gens qui ont une peur du toucher.
Pourtant, le contact de la soie est tellement... sensuel.
Ecrit par : Dr Sangsue | 13.04.2008
toucher avec les yeux dans mon cas...
Ecrit par : standby | 13.04.2008
J'aime vraiment ta façon d'écrire, c'est précis dans les description et plein de sensibilité, mais, à mon avis le toucher se fait avec la peau, les yeux servant à regarder, pas à toucher, bien que l'expression "toucher du regard" soit séduisante.
Heureusement, ta sensualité, que l'on sent dans tes textes, te permettra, un jour, "de toucher".
Ecrit par : Dr Sangsue | 14.04.2008
ton message me fait très plaisir, je me sens en effet très sensuelle, même si je n'ai pas encore réussi à l'exprimer physiquement pr diverses raisons... que j'essaie d'expliquer ici donc ;-)
merci à toi!
Ecrit par : standby | 14.04.2008
Ecrire un commentaire