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06.04.2008
Le désir des autres (3)
…l’auge de l’adolescence ingrate. Celle du sébum bourgeonnant, des fronts et des nez luisants, des cheveux gras rideaux derrière lesquels on se cache, des joues rougissantes, des rondeurs mal placées, d’une silhouette soudain trop grande et massive après des années de gabarit « moustique ». Chacun sa place, chacun joue son rôle. Et ça ne changera pas. Les imposteurs ne font pas illusion très longtemps.
Fini les parades, les minauderies devant le miroir à s’admirer, non seulement je n’étais plus une enfant mais pas davantage une femme : juste un monstre qui tentait de camoufler son faciès derrière des plaques de fond de teint orange, des « crèmes teintées pour imperfections locales »… Je me ruinais en produits dits miracles, devenant experte en « obstruction du canal pilosébacé », « hyper-séborrhée », et autres « inflammation des follicules »…, cherchant désespérément la formule magique qui me rendrait la beauté perdue.
Je passais les mercredis et les week-ends sous des masques « purifiant », « désincrustant », « matifiant », « détoxifiant », « exfoliant »… priant pour qu’une fois les mixtures vertes, blanches, violettes rincées je retrouve mon visage « d’avant ».
Mais surtout peut-on guérir de ça ? Du lycée.
High-school attitude, school-shooting, teen-movie.
Tout me ramène toujours là. A ce petit monde qui contient toute la suite. A cet échec qui me poursuivra quelque soit la hauteur des sphères où je pourrais me hisser.
La cour d’honneur, les bancs verts écaillés, les rebords de fenêtres QG réservés des petites bandes en barbourg, jean levis, briquet zippo et sacs Creeks, ce parquet qui grince, ces « ouvrez votre livre page 44 », les corridors, les vestiaires, les portes n°32 - Bâtiment D, les cahiers de présence où je cherchais fébrilement le nom du brun avec des yeux noisettes, un blouson jean un peu délavé et un sourire…ah…un sourire…, des préaux, de la statue de Descartes qui a tout vu passer, des vieilles pierres, des portes battantes du hall que l’on franchit comme des acteurs qui s’apprêtent à entrer en scène, des escaliers à gravir en troupeaux, des forêts de nuques, de profils, de trois quart, de mèches de cheveux qui glissent avec volupté le long des dos courbés que l’on jalouse en silence en faisant semblant d’écouter la formule pour calculer une masse molaire ou « Le rôle de l’URSS dans les relations internationales de 1945 à 1991 »…
Des toilettes tagués, des savons jaune citron à frictionner sur des pics, de cet émail, de ce carrelage, de ces cohues self-service, de ces plateaux, de ces pichets d’eau qui sentent la javel que je n’osais pas aller remplir parce qu’il fallait passer devant la table des « Terminales S » et qu’il y avait « M.L » ou « S.G » et que je ne voulais pas qu’ils puissent voir combien j’étais laide de près, combien j’étais bête s’ils s’avisaient de me parler et combien ils me faisaient de l’effet à ma couleur subitement cramoisie pathétique.
Et puis bien sûr, et puis surtout les vitres teintées. Les vitres teintées des fenêtres derrière lesquelles j’ai fini par me dissimuler quand j’ai compris que je ne ferai pas partie du casting.
Des glaces sans teint où je me retranchais pour voir tout mon content (ou plutôt tout mon malheur), sans être vue. Planquée derrière mes murailles de verre, mes « postes d’observation » comme je les appelais, que je rejoignais occasionnellement puis en permanence aux inter-classes, aux pauses déjeuner, aux heures d’étude…, rompant peu à peu tous les liens avec la réalité, les autres, au profit de cette « second life » par procuration. Je n’étais plus qu’une ombre derrière cet écran grandeur nature que je m’étais recréé comme les sitcoms TV dont je me gavais, avant de découvrir les écrans d’Internet (qui n’existaient pas, heureusement ?, à l’époque). Mon anorexie n’était pas alimentaire, elle était sociale et affective. Tant qu’à avoir mal autant faire ça bien et aller jusqu’au bout.
Je regardais les garçons de mes rêves tomber amoureux des autres filles, je les regardais les désirer, leur parler, les faire rire de toutes leurs petites dents blanches, partager leurs écouteurs de walkman, les arrêter quand elles passaient. Je regardais les filles aux cheveux brillants et à la peau lisse, les filles parfaites à qui l’adolescence n’offrait que ses charmes, avoir des réactions normales, se laisser courtiser, séduire, donner leur n° de téléphone et accepter les invitations. Je regardais les filles parfaites « ne pas se poser de question, courir les dancings et les garçons. Pas si con. »
Et cette fois ce n’était plus de l’amusement, de la curiosité ingénue ni même de l’admiration.
C’était la souffrance brute et opaque, la honte en blocs solides d’être moi, d’être tellement inférieure et inadaptée, la douleur pétrifiante de comprendre enfin que je ne serais jamais comme eux, que ça ne m’arrivera pas. De comprendre que « belle » ou « laide » ou du moins étiquetée comme telle, je n’avais pas « les compétences », le « déclic », « le profil ». Je n’avais pas le niveau et j’aurais beau redoubler et redoubler, je ne l’atteindrai jamais.
Ce qui devait être léger était grave, ce qui était simple m’apparaissait tellement compliqué. Et insurmontable. Ma vie venait de se bloquer en mode stand-by.
17:40 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires
j'adore ce texte... :-)
Ecrit par : Pauline | 07.04.2008
hello Pauline, contente que ce texte t'ait plu même s'il me rappelle d'énormes mauvais souvenirs, forcément...
bonne soirée à toi!
Ecrit par : standby | 07.04.2008
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