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30.04.2008

Miroir, miroir... (2)

Chaque jour, passante anxieuse, je guette l’émoi silencieux.
Chaque jour, piétonne incertaine, je tends mon image, comme la mendiante sa main tremblante, aux yeux du bitume, des rames de métro, des avenues, des jardins publics… Chaque jour, cette attente inavouée maquillée par l'indifférence pressée.

Je tends mon image qui cherche le relief dans l’anonymat circulant.
Me voyez-vous, m’avez-vous remarquée ? J'étais à votre gauche, votre voisine, derrière votre épaule, sur le trottoir d'en face...
Avez-vous cherché à me contempler, à la dérobée, à me suivre lorsque je me suis éloignée ? Est-ce que je vous plais... même un peu ? Vous pourriez m’envisager ? Contre vous. Quel est l'effet, quelle est l'histoire que je vous raconte à mon insu ?

Ma silhouette, mon air perdu, mon profil, ma nuque, mes jambes croisées, ma démarche, mes mèches qui volent autour de mon visage seront-ils emportés quelques minutes, quelques heures ou quelques jours dans les pensées d’un costume cravate, d’un jean et d’un menton mal rasé, d’un crâne chauve ou d’un imper usé ? Ou bien viendront-ils s’imprimer en filigrane aux feuilles d’un rapport ou dans les pages d’un livre de poche ?

Voyagerais-je, floue et fluide, dans les songes d’un homme qui se maudira de ne pas avoir osé m’aborder (et que j’aurais bien entendu ignoré, avant peut-être de le regretter amèrement quelques pas plus loin) ? Aurais-je été "la femme de la vie" de quelqu’un, au moins le temps d’un « un éclair... puis la nuit ! » Ferais-je rêver un vieil homme pour qui je suis encore une « belle enfant » ?

Chaque jour, à chaque instant dés qu’un regard me croise, se pose, glisse, m’esquive, s’attarde ou s’appesantit, il répond à ma question lancinante : Suis-je belle ?
Sans charité ni politesse. Sans tricherie ni faux semblant. Les yeux séduits ne mentent jamais. Les yeux séduits sont deux enfants égoïstes qui ne cherchent que leur bon plaisir.
Comme un écho, une approbation ou radiation tacite, qui résonne quelques secondes, me ranime ou m'assassine, avant de s’évanouir dans la foule. 

C’est dans ce langage muet que réside uniquement la réponse. Souvent brutale, parfois douce, toujours gênante. Réponse chaque fois différente, pas toujours unanime, réponse jamais acquise, jamais apaisante, toujours cruelle qu’elle soit positive ou négative. 

Ce compliment-là laisse toujours un goût d’amertume car le couronnement d’aujourd’hui à l’instant T précis, ne fait jamais disparaître le doute, l’effroi d’être détrônée l’heure, le jour, l’année d’après…
Ce compliment-là verse le miel et l’acide dans nos cœurs qu’il comble de l’illusoire gloire du paraître en nous vidant de notre être.

En nous rappelant sans cesse qu’il faut continuer d’être jolie pour valoir quelque chose, pour exister.
Conjonction fugace d’une lumière, de sens, de traits, de courbes et de (bons) plis qui ont bien voulu s’harmoniser, comme par miracle.
C’est si douloureux de n’être qu’une image éphémère. Les femmes voudraient être tellement plus mais peu d’entre elles y parviennent, alors elles font tout pour devenir la plus belle image possible, la plus chatoyante, la plus lisse, sous peine d’être remisée au fond du coffre des jouets usés.
Sous peine d’être invisible, délaissée ou ignorée des hommes.

Une image qu'elles essaient, le plus longtemps possible, de ne froisser ni racornir le fragile papier. Une nature morte, le « rêve de pierre » qui périt quand « le mouvement déplace ses lignes »…

Toute justification, plaidoirie ou argumentaire est inutile.
L’esprit ne peut rien pour excuser le manque ou la trop grande beauté. L'esprit ne peut rien pour convaincre ou dissuader. En quelques instants le verdict tombe : on est ou on est pas. Rien de pire que de lire la déception dans les yeux d'un homme.
Jugement sans appel, injuste et arbitraire par nature. Aussi aléatoire et variable que le sont chacune des grammaires personnelles des lois de l’attraction. Il n’y a rien à dire, rien à faire. Juste à baisser la tête et s’effacer si l’on est répudiée.

Suis-je belle ? On ne tue jamais la vieille peur primale. On ne fait jamais tout à fait taire l’adolescente, la lycéenne qui contemplait, angoissée, son reflet. Vouloir être et surtout "se sentir" belle. Une femme peut-elle cesser enfin, un jour de s’imposer cette torturante question ? Aussi cultivée, instruite, puissante ou même âgée et détruite par le temps soit-elle, pourrait-elle vraiment se lever et sortir sans jamais à un seul instant y songer, que la pensée ne jamais l’effleure ni ne la préoccupe, comme une laisse qu’on ne peut jamais totalement dénouer de son cou, aussi rêche et rugueuse que soit sa corde. Comme l’esclave d’un maître invisible dont elle ne parvient jamais à complètement s’affranchir même après que ses chaînes soient sciées.

Les femmes, ces éternelles courtisanes, ces pauvres petites filles qui craignent d’être abandonnées et s'abîment derrière leurs "miroir, miroir"...

Commentaires

Tu as tout dit! nous sommes comme des mendiantes, toujours dans l'attente de la réponse à suis je belle ou non, est ce que je vaux la peine ou non, comme s'il suffisait d'être belle. Très bien écrit en tout cas.

Ecrit par : zygaena | 02.05.2008

merci ma chère Zygaena de ton écho féminin sur cette douloureuse "condition".
dur dur d'échapper à cette dure loi, malgré toute notre émancipation de femme moderne... !
bon we à toi,

Ecrit par : standby | 03.05.2008

Hello,
Cela faisait un bout de temps que je n'étais pas venu sur ton site, mais je n'ai pu m'empêcher d'y penser très violemment à la lecture d'un livre où je suis sûr d'avoir vu quantité de descriptions qui te correspondent.
J'ai littéralement dévoré ce livre, je vis grâce à lui un merveilleux changement dans ma vie, j'ai enfin la clé de beaucoup de souffrances et d'échecs, je suis pratiquement sûr qu'il en sera de même pour toi.
Voilà l'affaire :
"Trop intelligent pour être heureux ?" de Jeanne Siaud-Facchin (22 euros, acheté sur amazon.fr)
Il se peut que tu n'aies jamais vu les choses sous cette angle, en tout cas pour moi c'est de l'ordre de la révélation. Enfin je comprends pourquoi on m'a qualifié à l'occasion de rigide, de solitaire, de cérébral, alors que je ne cherchais que le bien de ceux qui m'entouraient. Enfin je comprends pourquoi on dit que j'ai une mémoire inhabituelle, enfin je comprends pourquoi je me sentais bizarre de m'intéresser à tant de domaines du savoir alors que mon entourage se limite à quelques allées. Enfin je comprends pourquoi je n'arrête pas de lire des bouquins sur tout, je comprends mon désir de comprendre, d'apprendre, presque de manière compulsive.
Chère Standby, j'ai vraiment confiance dans le fait que tu vas tirer un grand bien de ce livre.
Si c'est bien le cas, je serai vraiment heureux que tu m'en fasse part, même de façon ténue, par un commentaire sous celui-ci par exemple, mais ta liberté avant tout. Bye.

Ecrit par : poine | 05.05.2008

merci Poine !
je ne me considère quand même pas comme "trop intelligente" mais il est indéniable que je me pose plus de questions que "la moyenne" (même si je n'aime pas ce terme).
Je vais essayer de me procurer ce livre alors, si tu penses que je peux m'y reconnaître. Merci du conseil !

Ecrit par : standby | 06.05.2008

Ah ça me fait plaisir. Je suis sûr à 99% que tu vas t'y reconnaître, au moins partiellement.
Si je peux contribuer, même un tout petit peu, à soulager la très grande souffrance qui transparaît partout sur ce blog, j'en serai très heureux. Bonne soirée.

Ecrit par : poine | 13.05.2008

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