20.09.2009

Le sourire du chat de Chester (1)

(suite de "Matinée de travail...")

Finalement il y a bien eu réponse. Je m'étais surestimée : je n'aurais absolument pas supporté de trouver ma messagerie vide de lui, après cet appel lancé. J'aurais été ravagée comme je le suis toujours lorsque les hommes redeviennent sable. Le silence après les mots doux est la pire des humiliations, la plus destructrice.
Il n'est étrangement pas comme les autres. Alors que je l'aurais volontiers soupçonné d'être pire. Est-il toujours ainsi ou ai-je droit à un traitement de faveur ?
Il me répond toujours, rappelle immanquablement quand ma voix s'imprime sur son répondeur. Jamais immédiatement, toujours avec un certain délai, parfois long, mais il ne disparaît pas. Il y a toujours eu, jusqu'à présent, un écho. Si précieux, si rassurant même s'il n'est que lointain et fantomatique...
Sa réponse a été douce et polie. Comme toujours. Il dit avoir été "heureux" de trouver un message de moi.
Et puis ensuite, réparti en paragraphes parfaitement équilibrés, très écrits, pas d'abréviations, pas de smileys, quelques fragments de lui, de sa vie, depuis le silence qui nous sépare. Il a pris le temps de penser à une réponse soigneusement pesée et choisie, pour d'autres raisons que les miennes. Je me suis contrainte à ne le relire que deux ou trois fois, mais je constate que rien ne m'a échappé, j'ai tout scanné et analysé sans même y prendre garde, comme un détective époussette avec soin la moindre parcelle d'une pièce à conviction.
Plusieurs phrases assez longues, quelques énumérations, de tout mais surtout du rien finalement. Un assemblage creux, vide... De l'anodin de carte postale de vacances. Pas de sa malice habituelle, de ses jeux de mot, de sa tendre ironie dont il aime user mais dont il essaie de me préserver comme s'il avait peur de me blesser alors que j'aime être taquinée. Quelque chose d'assez impersonnel, de très maîtrisé, si ce n'est le "Je t'embrasse" à la fin auquel je ne peux pas être insensible même s'il ne veut sans doute rien dire.
Il ne me ferme toujours pas sa porte mais ne me l'ouvre pas.
Ce que je guettais vraiment n'est pas apparu dans ses lignes : la promesse sinon l'invitation franche à se revoir. Sa volonté de moi, d'être avec moi, de me parler, de me connaître.
Il continue d'entretenir cette gentillesse presque compatissante depuis notre premier (et unique) rendez-vous où il m'avait d'ailleurs mystérieusement prédit "s'évanouir en fumée" aussi agréable notre soirée serait-elle, que c'était ce qu'il faisait souvent.

Je ne sais pas comment interpréter cette étrange attitude qu'il adopte, presque paternaliste, alors qu'il est plus jeune que moi (légèrement plus jeune, à peine 2 ans de moins).
Lorsque je lui parle, écris, j'ai l'impression qu'il m'accueille comme une petite fille que l'on prend la peine d'écouter, même si l'on a pas vraiment le temps ni l'envie, mais qu'on a pas le cœur de repousser.
Il y a quelque chose qui m'attire terriblement en cela, cette distance qu'il maintient, ce calme flegmatique toujours parfait, alors que je ne suis que fébrilité, frustration et désordre. Le sait-il ? Oui sans doute et il doit s'en amuser... Peut-être tout cela n'est-il qu'un jeu pour lui, comme souvent pour les hommes, alors que j'ai l'impression de mettre ma vie entre leurs mains. Il m'avait prévenu de sa tendance à être "pervers, cynique et manipulateur"... J'aurais dû prendre la fuite mais c'est hélas ce qui n'a fait que décupler mon désir...
Pourquoi agit-il ainsi ? Que ressent-il vraiment ? Je me heurte à la paroi parfaitement lisse et opaque de ses pensées. Où est passé le séducteur de ce premier soir qui m'enlaçait la taille et me comblait de sourires enjôleurs ?
Pourquoi m'assure-t-il qu'il veut me revoir, qu'il est prêt à prendre du temps avant de sans cesse m'éviter, m'esquiver. Avec élégance et courtoisie.
Il parle de "hasards et de coïncidences", de "concours de circonstance", de fatigue, de w-e à Amsterdam, de retour inopiné d'ami de Chine qu'il ne peut pas manquer... A chacune de mes tentatives, il brandit un panneau de déviation ou alors accepte avant d'annuler le lendemain. Et puis il y a eu mon orgueil qui a eu la bêtise de surgir au moment où enfin une chance concrète de le revoir se présentait.
Au début bien sûr je n'avais pas de doute, je croyais vraiment à ces coups du sort qui s'acharnaient contre nous jusqu'à ce que je comprenne (et que j'accepte de voir) qu'ils n'étaient que prétextes pour masquer sa réticence. Réticence et malgré tout quelques signes vers moi, quelques pas dans ma direction en regardant ailleurs, l'air de rien, comme s'il craignait que cela soit trop flagrant, trop "engagé".
Pourquoi ? Je l'ignore ou plutôt j'ai échafaudé mille hypothèses dont l'une me semble plus criante que les autres, mais je n'oserai jamais lui soumettre et la vérifier. Il s'en offusquerait sans doute.

Il y a toujours eu impossibilité dans toutes les relations amorcées, dans ces "pré-histoires" que j'ai accumulées depuis l'âge de 17 ans.
La plupart du temps, cela vient de moi, une absence de désir, d'attirance physique ou intellectuelle. J'avais cru pouvoir m'en affranchir, m'accommoder mais finalement non l'alchimie refuse de naître, elle tousse et finit par caler définitivement. Alors il vaut mieux en rester là, ça ne marchera pas.
Plus rarement, cela est venu de l'Autre, comme pour cette année 2000 si meurtrière où j'avais cru rencontrer enfin ce que l'on appelle l'âme sœur. Malheureusement je n'étais pas le genre de mon âme sœur. Il a essayé lui-aussi mais son désir n'a pas suivi. J'ai failli lui plaire comme d'autres ont failli me plaire mais finalement non. Dramatique. Des années à l'oublier et même encore aujourd'hui je me surprends à y repenser.
Et enfin, très rare également, le décalage, je ne voulais pas mais lui voulait et lorsque j'ai voulu il ne voulait plus... Timing cruel...

Mais avec lui, c'est autre chose. Une hypothèse que je n'avais jamais envisagé ni rencontré.
Je l'attire physiquement, je l'ai senti, il me l'a fait comprendre, c'était charmant, enivrant. Très flatteur qu'un (jeune-)homme comme lui, je veux dire qui correspond à un certain idéal de charme physique pour moi, puisse aussi me trouver désirable. Pas éblouissante ou irrésistible mais tout simplement digne d'être touchée par lui et cela m'est amplement suffisant. L'attirance physique mutuelle est un fait rare voire exceptionnel dans ma vie. En général je plais toujours beaucoup aux hommes qui se situent très exactement à l'antagoniste de ce qui peut m'attirer.
Et puis surtout, il y a cette complicité entre nous, les mots, les rires fusent, crépitent, pétillent. Il y avait cette avidité qui me semblait partagée de "se dire", tournés l'un vers l'autre, comme aimantés. "Je n'ai jamais parlé comme ça à quelqu'un" n'avait-il pu se retenir de me dire, m'emplissant d'une joie violente et sauvage.

Il n'y avait donc a priori pas d'obstacle. Pour la première fois de ma vie, l'ensemble des conditions était réuni. L'harmonie, la facilité, la certitude, l'évidence et... la réciprocité. Tout ce à quoi j'aspire depuis tant d'années sans même plus y croire véritablement. Cela me semblait un mirage, une sorte de jardin d'Eden qui n'existait que dans ma tête. Quelque chose qui pouvait arriver aux autres, dans les romans, dans les films mais pas à moi.
Non, pas à moi en effet.
Car même si toutes les conditions sont réunies, cela n'est encore pas suffisant comme j'en fais la douloureuse nouvelle expérience. J'ai commis une imprudence, une grave erreur : celle de la sincérité...

(texte à suivre)

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