26.09.2009

Le sourire du chat de Chester (2)

(suite de "Le sourire du chat de Chester (1)")

Toutes les conditions sont réunies mais il manque encore quelque chose. Ce quelque chose qui me rend si inférieure aux autres.
Ce quelque chose qui m'empêche de retenir un homme.
Ce quelque chose que j'ai eu la maladresse et la bêtise de poser sur la table. Là comme ça, sans préambule, sans prétexte ni circonstances indiquées, complètement contre-indiquées même. De le lancer comme un ballon dévastateur au beau milieu des verres de vin et de coca-cola, de la connivence qui se tissait, du charme qui agissait...
Cet intrus encombrant qui a tout renversé puis refusé de quitter les lieux. Intrus qui s'est installé entre nous, qui a pris toute la place sans que je n'y prenne garde. Barrière, obstacle invisible. Je croyais avoir mis les choses au propre, au net alors que je venais de les polluer, leur injecter un venin peut-être pas mortel mais sournoisement paralysant.
On ne me demandait rien, surtout rien, et pourtant j'ai déballé un baluchon qui aurait mieux fait de rester noué. Au moins jusqu'à ce que le moment de le dévoiler ne survienne.
Je lui ai donc dit, répété, martelé même, que je n'étais pas..., enfin plutôt que j'étais...
et donc qu'il ne fallait pas qu'il s'attende à..., ne pas précipiter, ne pas brusquer, parce que vraiment non ce n'était pas mon genre, je n'étais pas « comme ça », même pas du tout, que j'étais, en la matière, très nulle, la dernière de la e alors donc inutile d'espérer...
Il a tout de même esquissé un pauvre sourire tandis que ses yeux gourmands s'assombrissaient. Il n'a pas dû comprendre pourquoi cette insistance, tous ces barbelés hérissés, ces mots qui repoussent et castrent son désir naissant, ces mots comme des ronces autour de lui, ligotant ses envies, ses fantasmes. Ces mots comme deux pieds gauches qui se marchent dessus et empêchent d'avancer. Cette ceinture de chasteté brandie abruptement, brutalement comme un avertissement, une accusation avant même que rien ne soit commencé, esquissé. Alors que nous ne sommes encore « rien » l'un pour l'autre comme il me l'a dit (et qui m'a fait mal car pour moi il est déjà « quelque chose », l'acte physique ne déterminant pas l'intérêt ou la place qu'une personne peut représenter à mes yeux).
Ces mots, ces phrases pourquoi les ai-je prononcés ? Parce que je voulais être sincère pour une fois, tenter d'expliquer avant que le grand malentendu habituel ne surgisse, prévenir plutôt que guérir... Mais dans ce souci de vérité, j'avais juste oublié l'importance de laisser l'Autre rêver...

Alors il est resté malgré tout drôle et courtois, prévenant et aimable. Attentionné. Précautionneux même avec moi comme s'il cherchait à me préserver.
Mais déjà se glissaient par interstices, le recul, le retrait, l'éloignement.
Et puis ensuite le silence, silence que j'ai d'abord cru définitif mais qui finalement s'est avéré plus proche de l'indécision. Je pense qu'il est indécis à mon égard. Il y a ce « quelque chose » qui l'arrête, le retient dans son élan initial. L'importance cruciale de la chair et des orifices par delà tout le reste.
Il ne me le dit pas même si des allusions ont fusé. Je n'en parle pas. C'est entre nous. Sa réticence. Mon inaptitude physique. Après tout, pourquoi se déplacerait-il, pourquoi annulerait-il "un apéro entre amis" pour moi ? Pourquoi devrais-je être plus importante que toute cette vie débordante et riante qui lui tend les bras chaque soir lorsqu’il sort de son alvéole climatisée ?
Je continue de caresser son esprit à distance, de messages, d'invitations doucereuses, de suppliques pour un peu d'affection, d'attention. Mes mots, mon coeur tout ce que je peux lui offrir et tout ce qui ne suffit pas. Il y répond avec politesse. Il entretient de petites conversations anodines, vient à ma rencontre en m'évitant. Il me promet, propose parfois des rendez-vous impossibles ou qu'il annule le jour J. Il dit toujours « oui ». Comme le Chat de Chester : le matou mystérieux et mielleux d'Alice au pays des merveilles dont la silhouette s'efface imperceptiblement tandis que son sourire continue de briller dans le vide. Dématérialisation qui m'attriste mais reste moins brutale et moins douloureuse que celle des hommes sable.
Depuis trois mois que ce chassé-croisé dure, je ne l’ai toujours pas revu…

Ecrire un commentaire