26.09.2009

Le sourire du chat de Chester (2)

(suite de "Le sourire du chat de Chester (1)")

Toutes les conditions sont réunies mais il manque encore quelque chose. Ce quelque chose qui me rend si inférieure aux autres.
Ce quelque chose qui m'empêche de retenir un homme.
Ce quelque chose que j'ai eu la maladresse et la bêtise de poser sur la table. Là comme ça, sans préambule, sans prétexte ni circonstances indiquées, complètement contre-indiquées même. De le lancer comme un ballon dévastateur au beau milieu des verres de vin et de coca-cola, de la connivence qui se tissait, du charme qui agissait...
Cet intrus encombrant qui a tout renversé puis refusé de quitter les lieux. Intrus qui s'est installé entre nous, qui a pris toute la place sans que je n'y prenne garde. Barrière, obstacle invisible. Je croyais avoir mis les choses au propre, au net alors que je venais de les polluer, leur injecter un venin peut-être pas mortel mais sournoisement paralysant.
On ne me demandait rien, surtout rien, et pourtant j'ai déballé un baluchon qui aurait mieux fait de rester noué. Au moins jusqu'à ce que le moment de le dévoiler ne survienne.
Je lui ai donc dit, répété, martelé même, que je n'étais pas..., enfin plutôt que j'étais...
et donc qu'il ne fallait pas qu'il s'attende à..., ne pas précipiter, ne pas brusquer, parce que vraiment non ce n'était pas mon genre, je n'étais pas « comme ça », même pas du tout, que j'étais, en la matière, très nulle, la dernière de la e alors donc inutile d'espérer...
Il a tout de même esquissé un pauvre sourire tandis que ses yeux gourmands s'assombrissaient. Il n'a pas dû comprendre pourquoi cette insistance, tous ces barbelés hérissés, ces mots qui repoussent et castrent son désir naissant, ces mots comme des ronces autour de lui, ligotant ses envies, ses fantasmes. Ces mots comme deux pieds gauches qui se marchent dessus et empêchent d'avancer. Cette ceinture de chasteté brandie abruptement, brutalement comme un avertissement, une accusation avant même que rien ne soit commencé, esquissé. Alors que nous ne sommes encore « rien » l'un pour l'autre comme il me l'a dit (et qui m'a fait mal car pour moi il est déjà « quelque chose », l'acte physique ne déterminant pas l'intérêt ou la place qu'une personne peut représenter à mes yeux).
Ces mots, ces phrases pourquoi les ai-je prononcés ? Parce que je voulais être sincère pour une fois, tenter d'expliquer avant que le grand malentendu habituel ne surgisse, prévenir plutôt que guérir... Mais dans ce souci de vérité, j'avais juste oublié l'importance de laisser l'Autre rêver...

Alors il est resté malgré tout drôle et courtois, prévenant et aimable. Attentionné. Précautionneux même avec moi comme s'il cherchait à me préserver.
Mais déjà se glissaient par interstices, le recul, le retrait, l'éloignement.
Et puis ensuite le silence, silence que j'ai d'abord cru définitif mais qui finalement s'est avéré plus proche de l'indécision. Je pense qu'il est indécis à mon égard. Il y a ce « quelque chose » qui l'arrête, le retient dans son élan initial. L'importance cruciale de la chair et des orifices par delà tout le reste.
Il ne me le dit pas même si des allusions ont fusé. Je n'en parle pas. C'est entre nous. Sa réticence. Mon inaptitude physique. Après tout, pourquoi se déplacerait-il, pourquoi annulerait-il "un apéro entre amis" pour moi ? Pourquoi devrais-je être plus importante que toute cette vie débordante et riante qui lui tend les bras chaque soir lorsqu’il sort de son alvéole climatisée ?
Je continue de caresser son esprit à distance, de messages, d'invitations doucereuses, de suppliques pour un peu d'affection, d'attention. Mes mots, mon coeur tout ce que je peux lui offrir et tout ce qui ne suffit pas. Il y répond avec politesse. Il entretient de petites conversations anodines, vient à ma rencontre en m'évitant. Il me promet, propose parfois des rendez-vous impossibles ou qu'il annule le jour J. Il dit toujours « oui ». Comme le Chat de Chester : le matou mystérieux et mielleux d'Alice au pays des merveilles dont la silhouette s'efface imperceptiblement tandis que son sourire continue de briller dans le vide. Dématérialisation qui m'attriste mais reste moins brutale et moins douloureuse que celle des hommes sable.
Depuis trois mois que ce chassé-croisé dure, je ne l’ai toujours pas revu…

20.09.2009

Le sourire du chat de Chester (1)

(suite de "Matinée de travail...")

Finalement il y a bien eu réponse. Je m'étais surestimée : je n'aurais absolument pas supporté de trouver ma messagerie vide de lui, après cet appel lancé. J'aurais été ravagée comme je le suis toujours lorsque les hommes redeviennent sable. Le silence après les mots doux est la pire des humiliations, la plus destructrice.
Il n'est étrangement pas comme les autres. Alors que je l'aurais volontiers soupçonné d'être pire. Est-il toujours ainsi ou ai-je droit à un traitement de faveur ?
Il me répond toujours, rappelle immanquablement quand ma voix s'imprime sur son répondeur. Jamais immédiatement, toujours avec un certain délai, parfois long, mais il ne disparaît pas. Il y a toujours eu, jusqu'à présent, un écho. Si précieux, si rassurant même s'il n'est que lointain et fantomatique...
Sa réponse a été douce et polie. Comme toujours. Il dit avoir été "heureux" de trouver un message de moi.
Et puis ensuite, réparti en paragraphes parfaitement équilibrés, très écrits, pas d'abréviations, pas de smileys, quelques fragments de lui, de sa vie, depuis le silence qui nous sépare. Il a pris le temps de penser à une réponse soigneusement pesée et choisie, pour d'autres raisons que les miennes. Je me suis contrainte à ne le relire que deux ou trois fois, mais je constate que rien ne m'a échappé, j'ai tout scanné et analysé sans même y prendre garde, comme un détective époussette avec soin la moindre parcelle d'une pièce à conviction.
Plusieurs phrases assez longues, quelques énumérations, de tout mais surtout du rien finalement. Un assemblage creux, vide... De l'anodin de carte postale de vacances. Pas de sa malice habituelle, de ses jeux de mot, de sa tendre ironie dont il aime user mais dont il essaie de me préserver comme s'il avait peur de me blesser alors que j'aime être taquinée. Quelque chose d'assez impersonnel, de très maîtrisé, si ce n'est le "Je t'embrasse" à la fin auquel je ne peux pas être insensible même s'il ne veut sans doute rien dire.
Il ne me ferme toujours pas sa porte mais ne me l'ouvre pas.
Ce que je guettais vraiment n'est pas apparu dans ses lignes : la promesse sinon l'invitation franche à se revoir. Sa volonté de moi, d'être avec moi, de me parler, de me connaître.
Il continue d'entretenir cette gentillesse presque compatissante depuis notre premier (et unique) rendez-vous où il m'avait d'ailleurs mystérieusement prédit "s'évanouir en fumée" aussi agréable notre soirée serait-elle, que c'était ce qu'il faisait souvent.

Je ne sais pas comment interpréter cette étrange attitude qu'il adopte, presque paternaliste, alors qu'il est plus jeune que moi (légèrement plus jeune, à peine 2 ans de moins).
Lorsque je lui parle, écris, j'ai l'impression qu'il m'accueille comme une petite fille que l'on prend la peine d'écouter, même si l'on a pas vraiment le temps ni l'envie, mais qu'on a pas le cœur de repousser.
Il y a quelque chose qui m'attire terriblement en cela, cette distance qu'il maintient, ce calme flegmatique toujours parfait, alors que je ne suis que fébrilité, frustration et désordre. Le sait-il ? Oui sans doute et il doit s'en amuser... Peut-être tout cela n'est-il qu'un jeu pour lui, comme souvent pour les hommes, alors que j'ai l'impression de mettre ma vie entre leurs mains. Il m'avait prévenu de sa tendance à être "pervers, cynique et manipulateur"... J'aurais dû prendre la fuite mais c'est hélas ce qui n'a fait que décupler mon désir...
Pourquoi agit-il ainsi ? Que ressent-il vraiment ? Je me heurte à la paroi parfaitement lisse et opaque de ses pensées. Où est passé le séducteur de ce premier soir qui m'enlaçait la taille et me comblait de sourires enjôleurs ?
Pourquoi m'assure-t-il qu'il veut me revoir, qu'il est prêt à prendre du temps avant de sans cesse m'éviter, m'esquiver. Avec élégance et courtoisie.
Il parle de "hasards et de coïncidences", de "concours de circonstance", de fatigue, de w-e à Amsterdam, de retour inopiné d'ami de Chine qu'il ne peut pas manquer... A chacune de mes tentatives, il brandit un panneau de déviation ou alors accepte avant d'annuler le lendemain. Et puis il y a eu mon orgueil qui a eu la bêtise de surgir au moment où enfin une chance concrète de le revoir se présentait.
Au début bien sûr je n'avais pas de doute, je croyais vraiment à ces coups du sort qui s'acharnaient contre nous jusqu'à ce que je comprenne (et que j'accepte de voir) qu'ils n'étaient que prétextes pour masquer sa réticence. Réticence et malgré tout quelques signes vers moi, quelques pas dans ma direction en regardant ailleurs, l'air de rien, comme s'il craignait que cela soit trop flagrant, trop "engagé".
Pourquoi ? Je l'ignore ou plutôt j'ai échafaudé mille hypothèses dont l'une me semble plus criante que les autres, mais je n'oserai jamais lui soumettre et la vérifier. Il s'en offusquerait sans doute.

Il y a toujours eu impossibilité dans toutes les relations amorcées, dans ces "pré-histoires" que j'ai accumulées depuis l'âge de 17 ans.
La plupart du temps, cela vient de moi, une absence de désir, d'attirance physique ou intellectuelle. J'avais cru pouvoir m'en affranchir, m'accommoder mais finalement non l'alchimie refuse de naître, elle tousse et finit par caler définitivement. Alors il vaut mieux en rester là, ça ne marchera pas.
Plus rarement, cela est venu de l'Autre, comme pour cette année 2000 si meurtrière où j'avais cru rencontrer enfin ce que l'on appelle l'âme sœur. Malheureusement je n'étais pas le genre de mon âme sœur. Il a essayé lui-aussi mais son désir n'a pas suivi. J'ai failli lui plaire comme d'autres ont failli me plaire mais finalement non. Dramatique. Des années à l'oublier et même encore aujourd'hui je me surprends à y repenser.
Et enfin, très rare également, le décalage, je ne voulais pas mais lui voulait et lorsque j'ai voulu il ne voulait plus... Timing cruel...

Mais avec lui, c'est autre chose. Une hypothèse que je n'avais jamais envisagé ni rencontré.
Je l'attire physiquement, je l'ai senti, il me l'a fait comprendre, c'était charmant, enivrant. Très flatteur qu'un (jeune-)homme comme lui, je veux dire qui correspond à un certain idéal de charme physique pour moi, puisse aussi me trouver désirable. Pas éblouissante ou irrésistible mais tout simplement digne d'être touchée par lui et cela m'est amplement suffisant. L'attirance physique mutuelle est un fait rare voire exceptionnel dans ma vie. En général je plais toujours beaucoup aux hommes qui se situent très exactement à l'antagoniste de ce qui peut m'attirer.
Et puis surtout, il y a cette complicité entre nous, les mots, les rires fusent, crépitent, pétillent. Il y avait cette avidité qui me semblait partagée de "se dire", tournés l'un vers l'autre, comme aimantés. "Je n'ai jamais parlé comme ça à quelqu'un" n'avait-il pu se retenir de me dire, m'emplissant d'une joie violente et sauvage.

Il n'y avait donc a priori pas d'obstacle. Pour la première fois de ma vie, l'ensemble des conditions était réuni. L'harmonie, la facilité, la certitude, l'évidence et... la réciprocité. Tout ce à quoi j'aspire depuis tant d'années sans même plus y croire véritablement. Cela me semblait un mirage, une sorte de jardin d'Eden qui n'existait que dans ma tête. Quelque chose qui pouvait arriver aux autres, dans les romans, dans les films mais pas à moi.
Non, pas à moi en effet.
Car même si toutes les conditions sont réunies, cela n'est encore pas suffisant comme j'en fais la douloureuse nouvelle expérience. J'ai commis une imprudence, une grave erreur : celle de la sincérité...

(texte à suivre)

14.09.2009

Matinée de travail...

"Celui qui attend une lettre de la personne aimée sait ce pouvoir de vie ou de mort des mots"
"Mon existence était suspendue à du langage qui n’existait pas encore, à la probabilité d’un langage
" (Le voyage d'hiver, Amélie Nothomb)

Les dossiers sont restés fermés et abandonnés sur le bord du bureau. Ma matinée passée à lui écrire et ré-écrire un e-mail. L'épuisant (et trop récurrent) exercice de trouver les mots qui pourront retricoter un lien en lambeaux depuis longtemps dans son esprit...
Chaque phrase sitôt formulée sitôt effacée, je connais déjà les réponses aux questions que je me pose, que je lui pose.
Il n'a pas de temps à perdre avec moi, pas de temps pour moi, je ne suis pas "unique" à ses yeux, je suis une parmi tant d'autres, parmi tant d'occupations, de rendez-vous, de visages à voir et à qui parler... : tout est si simple à comprendre (et déjà glissé à demi-mots de surcroît) mais malgré tout le besoin impérieux de lui lancer un ultime appel. Aussi inutile,vain et pathétique soit-il. Je devais le faire.
Comme tous ceux que j'ai pu lancer à d'autres avant lui, toujours dans les mêmes circonstances. Toujours le même schéma et pourtant un peu différent cette fois...
Je préfère être pathétique que d'avoir le moindre regret ou le plus léger doute. Je ne crains pas de n'avoir aucune réponse, je m'y attends, sachant avoir été remplacée depuis longtemps...

Je n'ai une fois de plus pas su dire ou faire ce qu'il fallait en temps voulu.
Il faut savoir jouer quand le rideau est encore levé..., tandis que je ne sais que m'agiter une fois qu'il est retombé...
Mais je crois avoir compris quelque chose, retirer enfin un quelconque enseignement de l'expérience: je ne peux pas me permettre le luxe d'avoir des exigences avec quelqu'un qui me plait et à qui je ne déplais pas (et non pas à qui je plais comme je l'avais initialement cru, mais je m'en contente bien volontiers).
L'évènement de la réciprocité est bien trop rare pour que je gâche cette chance miraculeuse.
Je dois enfin m'affranchir du poids de mes attentes préconçues, de "mon idée de ce que doit être l'amour, le prélude amoureux", et saisir les choses comme elle vienne. Même si ce n'était pas ce dont j'avais rêvé. M'adapter. Et surtout, surtout ne faire aucun reproche.
Avoir le privilège de parler ou de voir quelqu'un que j'aime est un bien trop précieux pour que je le mette en péril d'une quelconque façon.
Mon orgueil doit apprendre à se taire. On ne devrait jamais avoir d'orgueil en amour lorsque le bonheur (aussi temporaire soit-il) est en jeu.

Même s'il est bien difficile de comprendre l'Autre... Si seulement il était possible de lire dans les pensées, de posséder le dictionnaire adéquat pour les décoder et les interpréter dans le bon sens, le bonheur de l'humanité serait alors assuré. L'incompréhension, c'est bien de là que viennent tous nos maux !

12.09.2009

Fille perdue, cheveux gras (fin)

Suite et fin du texte "Fille perdue, cheveux gras"

Je la regardais ranger sa trousse chimique, tremblant légèrement et reniflant.
A cette image se superpose celle d’hier, où hautaine et pleine de certitudes, elle me considérait dans ma petite chambre de cité U, suivre une autre voie que la sienne. Une voie qu’elle méprisait, celle de l’entreprise, de la rentabilité et des business plans tandis qu’elle aspirait au monde supérieur des arts. Le « management d’évènements culturels » comme elle le claironnait fièrement à qui lui demandait ce qu’elle « voulait faire plus tard ».
Travailler dans une galerie d’art à New-York ou à l’Opéra Garnier peut-être, esquissait-elle avec snobisme…
Mes ambitions bureaucrates n’étaient pas assez glamours ou prestigieuses à ses yeux.
Et toutes mes mentions et félicitations du jury ne changeaient rien au dédain discret qu’elle affichait pour mes réussites manquant d'élégance et de lyrisme…

Nous tracions nos routes malgré tout. Elle, médiocre élève trop superficielle pour espérer atteindre le sommet qu’elle visait et moi, sérieuse et disciplinée continuant de faire la seule chose dont j’étais capable : accumuler les bons points.

Un agacement mutuel fissurait progressivement notre amitié de lycéenne jusqu’à ce que les fondations rompent définitivement. Je me souviens d’avoir alors ressenti une libération : celle de m’affranchir de mon passé de lycéenne complexée et ratée qu’elle maintenait, malgré elle, chevillé à mon corps par sa simple présence. Elle représentait trop de souvenirs liés à ces temps maudits bien qu’elle ait aussi été le baume qui en avait atténué les souffrances.
J’ai tenté de renouer un ou deux ans plus tard à la faveur de l’une de mes plus vives déceptions amoureuses « Y2K ». Elle m’a alors, légitimement, rejetée. Ce qui était certainement le meilleur service qu’elle pouvait me rendre. Mon retour vers elle étant surtout motivé par la faiblesse et le désespoir que j’endurais alors.
Les années ont passé et j’ai pu reconstituer de nouvelles amitiés plus saines et plus équilibrées. Jusqu’à complètement l’oublier. Cette amnésie m’a d’ailleurs surprise lorsqu’elle a cherché à reprendre contact avec moi l’an dernier, après avoir fait des recherches sur Internet, vaste réservoir aux anciennes connaissances…
Elle était tombée sur une notice de nomination qui l’avait a priori motivée à reprendre contact (espérant sans doute que je lui sois utile). 
J’ai réalisé que je l’avais complètement effacée de mes souvenirs. Je ne pensais pas qu’il était possible de faire disparaître ainsi, sans même y prendre garde, des pans entiers de son histoire personnelle. Elle appartenait à un autre monde, un monde avec lequel je n’avais désormais plus aucun rapport. J’avais progressé, je m’étais accomplie au moins professionnellement tandis qu’elle avait stagné, s’accrochant à ses rêves de gloire artistique.
Après avoir décidé de l’ignorer, j’ai finalement eu pitié lorsqu’elle m’a annoncé être hospitalisée.
Et c’est ainsi que je l’ai retrouvé métamorphosée en limace bedonnante, accro à ses pilules.

Qu’avait-elle pensé de moi en me revoyant ? Elle ne l’a pas laissé transparaître.
Je n’avais aucune revanche à prendre sur elle et pourtant j’ai senti en me préparant pour cette visite, que je voulais l’impressionner. Exhiber quelques signes extérieurs de réussite, aussi factices soient-ils, pour définitivement vaincre ses sarcasmes de jeunesse.
Nous avons, comme le veut la tradition, fait le résumé rapide de la décennie écoulée. Le classique rendez-vous dans 10 ans. Petit bilan existentiel, gonflé, comme toujours, à l’hélium de quelques arrangements avec la réalité. Peinture d’un tableau idéal, celui que nous aimions nous brosser à 16 ans, une trentenaire épanouie et confiante, aimée et entourée, l’âge d’or de la féminité. Et pas cette adolescente torturée et tourmentée qui refuse de prendre le large.
Mise en avant carriériste qui me vaudrait son approbation sinon son admiration tacite. Je me disais qu’il serait facile d’avoir le dessus, au vue de sa déchéance qu’elle ne cherchait même pas à masquer. Mais j’ai eu étrangement l’impression inverse.

Malgré son allure piteuse, son internement psychiatrique et son job de télémarketing (dont elle n’éprouvait aucune honte), j’avais l’impression qu’elle me toisait encore avec supériorité.
Je ne me sentais pas encore assez « bien » selon ses critères
Elle ne cessait de me questionner avec obscénité pour m’évaluer sur l’échelle de sa reconnaissance sociale. Je me suis demandée si elle n’aurait pas voulu que je lui apporte mon avis d’imposition et un certificat de vie amoureuse et sociale plutôt que cette boîte de chocolats (qu’elle engouffrait néanmoins à vive allure).
Elle me mitraillait de questions mais comme toujours n’écoutait que d’une oreille mes réponses. Le fond ne l’avait jamais vraiment intéressé : ce que je faisais concrètement, les enjeux, mes passions, ma vision de la vie, des gens, mes opinions, ma sensibilité, mes idées…. Seules les cartes de visite, la tenue vestimentaire, l’arrondissement de résidence, les lieux de villégiature, les noms des films et des expos vus lui suffisaient. La surface, le vernis. Son jugement n’était basé que sur quelques représentations sociales préformatées, une idée générale de ce que devaient être l’élégance et la réussite dans la vie. Comme lorsqu’elle achetait tous ces magazines d’art et d’architecture et ces livres qu’elle s’empressait d’aligner, sans les lire, dans sa bibliothèque et contemplait avec délectation leurs volumes et leurs tranches occuper l’espace. Son « matérialisme culturel ». Jamais je ne l’ai entendu analyser ou argumenter sur le moindre sujet, elle excellait en revanche dans l’art du paraître. Elle était même parvenue à me convaincre à l’époque. Faire illusion, c’était toute sa vie et je compris en la revoyant pourquoi je l’avais rayée de ma mémoire.
Au fur et à mesure de mon exposé, je la sentais aux aguets, calculant comment elle pourrait tirer partie de ces données, comment elle pourrait s’infiltrer dans ma vie, s’accaparer mon maigre cercle d’amies comme elle l’avait déjà fait du temps où j’étais étudiante.
Elle me dit, sans aucune suggestion de ma part, qu’elle m’enverrait son CV et qu’elle serait heureuse de connaître mon entourage. Et surtout mon « petit ami » (elle aimerait d’ailleurs beaucoup le voir en photo). Apparemment la chimie n’avait pas encore abattu son viscéral besoin d’être aimée et ses ambitions bien trop démesurées à son potentiel réel.

On ne change jamais. Et encore moins avec le temps qui ne fait qu’empirer nos défauts.
Je le savais bien mais pour autant quelque chose en moi me disait que je n’allais pas la laisser tomber. Je savais la générosité, la bonté et la fragilité qui se cachaient derrière l’opportunisme, la superficialité et l’exagération. Je savais ce lien de marginalité, d'écorchée, de "fille perdue, cheveux gras", chacune dans notre genre, qui nous unit de l'intérieur, malgré les rancœurs et les conflits.
Oui, je la reverrai mais sans l'ardeur d'autrefois, toujours avec méfiance et en conservant la distance de sécurité nécessaire à ma propre survie.

05.09.2009

Fille perdue, cheveux gras (3)

(suite du texte Fille perdue, cheveux gras)

Je me souviens de sa fougue d’autrefois, son énergie indéboulonnable. C’était une amie. Du monde d’avant.
Celui des copies-doubles quadrillées et des garçons en scooter et barbourgs. C’était une confidente, une alliée, une donneuse de fous-rires, une remonteuse de morale, une prépareuse de salades composées et de punch avec invariablement trop de rhum. J’admirais sa détermination, ses réserves d’optimisme, son bagout pour obtenir des invitations VIP dans les concerts ou rentrer dans tous les lieux select de notre petite ville provinciale.
Quand on lui demandait « sa profession », elle ne répondait jamais « lycéenne », trop bas de gamme à son goût, mais « hôtesse », « organisatrice d’évènements » (elle distribuait des tracts de soirées et possédait ainsi une certaine indépendance financière  que je lui enviais considérablement, mortifiée de devoir mendier de l’argent à mes parents pour toute chose) ou encore même « journaliste » (on ne sait comment mais elle était parvenue à se procurer une carte de « correspondante de presse » après avoir eu une aventure, semble-t-il, avec un reporter du journal local). Elle appelait sa chambre un « studio » et économisait soigneusement sur son Livret d’épargne logement chaque centime qu’elle gagnait pour s’acheter son appartement parisien (avec terrasse) à Saint sulpice.
Elle avançait dans la vie, toujours avec cette belle assurance parfois même un peu condescendante. Une défense probablement mais qui lui valait les moqueries et de façon générale l’inimitié des clans des classes.
Comme moi, elle était un peu marginalisée mais elle faisait sa vie hors du lycée.

Elle séduisait. Beaucoup. Pas les plus beaux, pas les plus brillants. Mais elle n’était pas du genre difficile.
Elle avait besoin d’être aimée avant tout. Un avantage certain sur ceux qui, comme moi, ont besoin d’aimer d’abord. Ce qui est hélas plus difficile…
Elle aimait les garçons, les hommes. Elle aimait toutes les choses qui lui faisaient et qu’elle me racontait parfois les w-e quand je restais dormir chez elle, sous le feu de mes questions. J’aimais sa façon, naturelle et spontanée, de me raconter ses étreintes sauvages sur des sols froids de garage ou dans les toilettes des lycées. J’aimais qu’elle me raconte comment elle dégrafait les boutons, faisait glisser les fermeture-éclair, les appétits insatiables, ses yeux crépitants, son large bassin de « bouteille d’orangina » comme elle le qualifiait qui ondulait de plaisir, et cette chaleur qu’elle dégageait. Elle me semblait si vivante. Son incandescence charnelle et sa candeur enfantine avaient quelque chose de fascinant. A l’image d’une Marilyn Monroe, son idole, dont les posters habillaient ses murs d’adolescente.
Chaque semaine, elle me présentait le nouveau chevalier servant du moment, étudiant ingénieur boutonneux ou rude apprenti-chaudronnier. Ils parlaient peu en général mais échangeaient avec elle de longues roucoulades mouillées devant leurs cafés et cocas (et mes yeux mi-gênés mi-curieux).
Parfois j’essayais de comprendre ce qui pouvait bien l’attirer chez ces êtres insipides aux traits grossiers. Elle ne savait pas me l’expliquer en général. Et ne le cherchait pas d’ailleurs.
Elle hésitait : « il est gentil…, il est loyal », voici les qualités qui suffisaient à l’embraser. Quelle chance elle avait ! Elle se sentait bien avec eux, voilà tout. Au moins le temps que durait l’idylle, une nuit, quelques jours ou mois…
Ce n’était peut-être pas la passion brûlante mais son cœur s’en accommodait très bien. Il n’avait pas la consistance visqueuse et larmoyante du mien se désespérant, déjà, de ses amours impossibles…
Non, son cœur à elle était agile et élastique, libre et aventureux. Il se laissait porter, emporter là on voulait bien l’emmener… Il ne s’attardait pas sur des visages inaccessibles, il oubliait aussi vite qu’il avait aimé. Au suivant !

(texte à suivre)

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