17.10.2009
Un homme entre mes murs (1)
Il doit passer « prendre un café ou un thé ». Une boisson non alcoolisée d'après-midi. Quelque chose qui respire l'anodin et l'innocence, qui met en sourdine les arrière-pensées. Sans les effacer complètement, mais les atténue, les rend plus floues. Moins criantes, moins connotées. Quelque chose de rassurant, « sans risque », qui me dit « nous allons prendre notre temps ». Cela me convient même si mon premier mouvement a été la déception. La déception d'être reléguée à un horaire de petite fille, de simple amie que l'on vient visiter aux heures sages et tranquilles avant de voguer vers des plaisirs d'adulte à la nuit tombée. Mais il a finalement visé juste, je n'en suis encore qu'à l'après-midi avec lui. L'après-midi des goûters d'enfant, pas des cinq à sept.
Bien sûr rien n'a été verbalisé comme toujours. Avec lui, comme avec les autres, tout n'est qu'interprétation, l'essentiel se lit, dit, entre les lignes, dans les creux. Il élude toujours mes questions. Je dois deviner, me contenter de ce qu'il veut bien me divulguer et que je recueille comme des pépites.
Bientôt, il sera là. Chez moi. Sur ma proposition. Parce que c'est là où je peux être la plus vraie, la plus ouverte à... Parce que c'est là qu'il y a presque 10 ans, j'avais osé pour l'unique fois de ma vie jeter mes bras autour de Son cou, osé faire les (premiers) gestes qui abolissent les distances, les gestes qui se passent de mots. J'ouvrirais ma porte et comme par magie sa silhouette longiligne apparaîtra, le savant décoiffé de ses mèches souples, son sourire enjôleur et ses yeux noisette malicieux. Il me regardera et mon image réelle viendra se juxtaposer à son souvenir. Vision d'ensemble puis détaillée. Mon appréhension qu'il soit déçu, de ne pas être à la hauteur de mon double virtuel recréé par sa mémoire.
Mes cheveux, lavés et coupés de frais, auront peut-être refusé de prendre le bon pli, le bon volume –ni trop plaqué ni trop gonflé- que je me serais acharnée à leur appliquer quelques heures plus tôt. J'aurais peut-être l'air fatiguée, triste, moins enjouée que lors de notre rendez-vous d'été. J'aurais une mine d'automne.
Il réalisera que je ne suis pas aussi... ou peut-être trop... Des défauts inaperçus la première fois surgiront et s'imprimeront comme des tâches à la surface de sa rétine.
Moi, je ne serais pas déçue, même si son image présente quelque défaillances, car mon attirance va au delà de sa pure apparence physique, c'est une alchimie plus complexe et globale, une aura, une allure sur laquelle j'ai greffé et projeté tous tous mes fantasmes, mythes et histoires. Les attirances masculines sont au contraire plus concentrées et dépendantes du sens visuel au sens strict, instaurant, malgré eux, ce douloureux diktat du physique qui ravage tant de femmes.
Je serais admirative, intimidée et anxieuse de lui plaire encore, autant que la première fois. J'aurais envie encore de sentir son désir, ses mains impatientes esquisser des approches touchantes et maladroites.
Il sera là. Ses pas, ses bras, son dos, son corps dans mon salon, appuyé contre le dossier de mon canapé, logé entre les coussins lilas et mordoré que j'ai pris soin d'acheter pour sa venue. Tentant de donner une touche plus chaleureuse, "cosy" (trop féminine sans doute) au décor de magazine impersonnel qu'est mon appartement dont on me demande parfois si j'y vis ou s'il s'agit juste d'un bureau...
Il sera là au milieu de mes murs blancs, sans photos ni tableaux, que j'envisage depuis presque 10 ans d'accrocher... Un jour.
Ses yeux critiques et curieux erreront sur les rayonnages de livres, de CDs (reliquats des années passées que j'aime à conserver comme déco -bientôt vintage-, statut auquel le MP3 ne peut prétendre) que j'aurais pris soin d'expurger au préalable, des références honteuses, de jeunesse périmées, afin de ne laisser en évidence que celles dignes d'être montrées. Exposition sélective et savamment calculée ; peut-être jouer l'audace d'un exemplaire de la critique de la raison pure flirtant avec le dernier numéro de Cosmo... Placer quelques intrus dans une composition trop parfaite pour être honnête.
Jugement silencieux de mon essence culturelle, de mon bon ou mauvais goût, évaluation muette de nos accords harmonieux ou au contraire dissonants. Si nos collections de livres, de musiques, de films préférés accepteraient de s'adresser la parole en public...
Il feuillettera, fera peut-être quelques commentaires, de ces taquineries tendres qui me font sourire et auxquelles j'aime répliquer sur le même ton. J'aurais aussi fait disparaître dans les tiroirs, derrière les portes des armoires toutes les preuves compromettantes : crème décolorante, d'éradication pileuse, lotion aux comédons, tous ces cosmétiques anti-imperfections dont l'intitulé ne dévoilerait que trop bien ces tares dont il ne se doute pas et autres ustensiles menstruels. Je ne répèterai pas ses erreurs de débutante qu'Il m'avait souligné, en s'en amusant du reste, lors de cette fameuse soirée. Mais peut-être laisserais-je en évidence ces petites fioles, tubes, poudres, houppettes, flacons colorés et parfumés..., ces mystères féminins, ces promesses de beauté qui aiguisent tant l'imaginaire masculin.
Lui faire bonne impression, soigner mon image de marque. Incliner davantage ses penchants vers moi, favoriser ses bonnes dispositions...
(texte à suivre...)
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