20.10.2009

Un homme entre mes murs (2)

Suite de "Un homme entre mes murs" (1)

"J'étais passé
Pour prendre un thé
Caramel ou vanille
Bah non j'ai plus que vanille
J'étais venu
Pour dire des trucs pas terribles
Y a plein de travaux dans la rue
Tiens c'est marrant t'as la Bible
Sous un poster de Modigliani
J'étais passé prendre un thé
Et j'ai passé la nuit
" (L'heure du thé, Vincent Delerm)

Il sera dans « mon intérieur » et le mot a bien sûr, me concernant, quelque chose d'ironique. Qu'en pensera-t-il ? Que remarquera-t-il en premier ? Qu'est ce qui l'étonnera, lui déplaira, le séduira ? Toutes ces micro-impressions qui nous assaillent lorsque l'on entre pour la première fois chez quelqu'un. Quelqu'un connu dans les lieux publics et qui subitement nous ouvre sa porte et nous donne ainsi accès à une nouvelle dimension. La face immergée de l'iceberg, le prolongement naturel et complet de ce que l'on a deviné à travers un vestimentaire, des détails, son portefeuille, son iphone, son ipod, un bracelet, un cadran de montre et pour les femmes le plus révélateur, son sac à mains.

Il y a tout d’abord cette odeur si particulière, à la fois organique et matérielle, faite du corps, des secrétions, de lessive et de parfum, des aliments digérés, fourchettes léchées, des objets et des textiles, tout cet écosystème domestique qui fermente entre les murs. Baigner dans ce tiède liquide amniotique de l'autre. Ce mélange unique qui enveloppe ou agresse sitôt le seuil franchi. Aimer l'odeur de l'autre est si important parce que si primitif. Primitif donc primordial.

Alors c'est là qu'elle vit, c'est d'ici qu'elle pianote les messages qu'elle m'envoie le soir, d'ici qu'elle me téléphone, assise en tailleur sur ce tapis, ce fauteuil à médaillon. Ici qu'elle rit, qu'elle pleure, qu'elle s'emmitoufle dans son spleen. Il essaiera de reconstituer mes postures, mes habitudes dans ce cadre familier.
Etait-ce tel que l'on se l'imaginait ? Ce dépouillement, ce bric à brac, cette froideur, cette fantaisie, ces reliquats d'enfance, ces meubles hérités des grands-parents, ces meubles design, ces influences ethniques, ce futon japonais, ces couleurs criardes ou fades, ces couleurs qu'on aime ou mal assorties, ces bibelots ridicules ou touchants, ce tableau, ce poster... Toute cette faune personnelle que l'on adopte ou pas d'un simple coup d'œil circulaire.
Je suis toujours très curieuse de découvrir les « antres » masculines, les garçonnières comme on les appelle, ces « piaules », ces mondes étrangers.
Contrairement à moi, il ne se posera probablement pas toutes ces questions.
Parce qu'il « ne se casse pas la tête » comme il me l'a répondu lorsque je le questionnais sur ses préférences culinaires, sabrant d'un coup mon enthousiasme enfantin de maîtresse de maison que je ne suis pas, jouant à la dînette.
Il a finalement émis une préférence pour le salé sur le sucré. Pour le thé plutôt que le café ou la bière. Pour le thé vert plutôt que le thé noir (« à cette heure de la journée ce sera bien » a-t-il analysé, comme s'il se préoccupait de ces choses là). Ce qui m'a fait sourire. Cette image de lui sirotant un thé vert très zen comme sortant d'un cours de yoga... Mignon.
Même si les petits gâteaux seront ici remplacés par des nourritures plus relevées.
Ce sera un thé-appéritif. Je crois que j'aime bien le concept.

Il sera là, posé au milieu de mes objets familiers, de mon intimité. Il sera tout à moi, toute son attention tournée vers moi, ses mots confectionnés spécialement pour mes oreilles. L'ivresse de la possession, de mon exclusivité sur sa personne. J'essaierai d'esquiver ses yeux déshabilleurs, je craindrais toujours de lui déplaire, que ma peau se mette à luire, à rougir, que mes cernes saillent malgré le correcteur de teint appliqué en petite touches puis fondu dans l'ombre comme me l'a expliqué la conseillère beauté de Sephora. Je penserais à toutes ces menaces d'enlaidissement qui me guettent à tout instant. Je voudrais qu'il aime mon sourire, mes yeux qui deviennent vert à la lumière, ma silhouette soulignée discrètement par cette robe de femme-enfant, être désirable et féminine sans en avoir l'air, dévoiler la peau du cou, les poignets, gainer la finesse des jambes.
Je voudrai l'émouvoir et le troubler. Je voudrais sa douceur, sa tendresse. Je voudrais qu'il m'aime. Au moins bien.
Nous ferons la conversation comme on met une musique de fond, essayant d'enrayer la gêne première de se retrouver comme ça subitement face à face, si proches, après tous ces jours, ces semaines d'éloignement et de volte-faces. Je n'éprouve plus ce ressentiment qui me gangrenait ces derniers jours ; la balance s'est ré-équilibrée sous le fait de mes deux derniers désistements, pour « raison de santé », comme on l'écrit pudiquement sur les mots d'absence scolaires. Comme si lui avoir infligé, à mon tour, involontairement (ou inconsciemment ?), ces deux refus et qu'il ait manifesté un certain courroux, effaçaient ses propres impairs.
Nous sommes de nouveau à égalité. Ce n'est plus l'enclin fiévreux du début, c'est de nouveau la feuille blanche. J'ai réussi à m'alléger des attentes cancéreuses.
J'attends simplement de voir ce qu'il me réserve, ce que nous ferons advenir, resurgir ou pas... L'enchantement de la première fois ou le désenchantement...

Je voudrais lui confier toutes ces choses que j'ai goutées seule ces derniers temps, ces images, ces mots, ses pensées qui m'ont traversée, ses interrogations que j'empile en moi-même sans possibilité de les livrer parce que personne ne peut les comprendre, les recevoir. Lui montrer ce qui anime et peuple ma vie. Lui montrer, partager ce que je suis vraiment. Je voudrai trouver un écho. Je voudrais lui dire combien m'oppresse la solitude, ma fragilité, ma vulnérabilité, je voudrais lui dire que sa voix de gamin désinvolte, ses sourires m'ont manqué, que j'ai tant besoin de m'y réchauffer. Je voudrais lui dire les larmes, la nostalgie de l'enfance qui monte si souvent en bouffées incontrôlables, mon inadaptation à ce monde qui nous entoure, ma lassitude de jouer cette comédie qui ne m'intéresse pas.

Mes petites histoires, mes états d'âme l'ennuieront et j'en souffrirais. Je regretterais cette mise à nu inutile, trop grave, pesante. Lui qui n'aspire qu'à la légèreté et la gaité pétillante.
Je sentirais qu'il accomplit une formalité fastidieuse comme on écoute, contraint, la première partie d'un concert, en attendant le vrai spectacle. Je sentirais son manque et son insatisfaction, son envie de partir parce qu'il aura la sensation de perdre son temps.
Au fur et à mesure, je sentirais sa frustration. Ses efforts pour former des mots se raréfieront comme l'oxygène en altitude. Sa frustration de me parler au lieu de me toucher. Sa frustration de n'être qu'à quelques mètres de mon lit au bout de ce corridor, et de ne pouvoir m'y allonger.
Il pensera aux sous-vêtements qui dorment dans un tiroir de la chambre voisine, il s'imaginera des dentelles, des guipures, de la soie légère, des nuisettes tandis que j'aurais honte de ces soutiens gorges rembourrés, ces piteuses culottes en coton aux élastiques distendus, délavées que je m'obstine à porter parce que j'estime ne pas avoir la plastique pour m'enrubanner dans des apparats qui paraîtraient ridicules sur moi.
Toutes ces choses que je ne sais pas porter, pas faire.
Mon complexe d'infériorité. Lui si expérimenté, sûr de lui. Lui et le répertoire de son iphone gorgé de prénoms féminins prêts à jaillir, prêts à accourir, à se dénuder et à combler tous ses désirs.
Je lui demanderais alors s'il veut une autre tasse de thé...

17.10.2009

Un homme entre mes murs (1)

Il doit passer « prendre un café ou un thé ». Une boisson non alcoolisée d'après-midi. Quelque chose qui respire l'anodin et l'innocence, qui met en sourdine les arrière-pensées. Sans les effacer complètement, mais les atténue, les rend plus floues. Moins criantes, moins connotées. Quelque chose de rassurant, « sans risque », qui me dit « nous allons prendre notre temps ». Cela me convient même si mon premier mouvement a été la déception. La déception d'être reléguée à un horaire de petite fille, de simple amie que l'on vient visiter aux heures sages et tranquilles avant de voguer vers des plaisirs d'adulte à la nuit tombée. Mais il a finalement visé juste, je n'en suis encore qu'à l'après-midi avec lui. L'après-midi des goûters d'enfant, pas des cinq à sept.
Bien sûr rien n'a été verbalisé comme toujours. Avec lui, comme avec les autres, tout n'est qu'interprétation, l'essentiel se lit, dit, entre les lignes, dans les creux. Il élude toujours mes questions. Je dois deviner, me contenter de ce qu'il veut bien me divulguer et que je recueille comme des pépites.
Bientôt, il sera là. Chez moi. Sur ma proposition. Parce que c'est là où je peux être la plus vraie, la plus ouverte à... Parce que c'est là qu'il y a presque 10 ans, j'avais osé pour l'unique fois de ma vie jeter mes bras autour de Son cou, osé faire les (premiers) gestes qui abolissent les distances, les gestes qui se passent de mots. J'ouvrirais ma porte et comme par magie sa silhouette longiligne apparaîtra, le savant décoiffé de ses mèches souples, son sourire enjôleur et ses yeux noisette malicieux. Il me regardera et mon image réelle viendra se juxtaposer à son souvenir. Vision d'ensemble puis détaillée. Mon appréhension qu'il soit déçu, de ne pas être à la hauteur de mon double virtuel recréé par sa mémoire.
Mes cheveux, lavés et coupés de frais, auront peut-être refusé de prendre le bon pli, le bon volume –ni trop plaqué ni trop gonflé- que je me serais acharnée à leur appliquer quelques heures plus tôt. J'aurais peut-être l'air fatiguée, triste, moins enjouée que lors de notre rendez-vous d'été. J'aurais une mine d'automne.
Il réalisera que je ne suis pas aussi... ou peut-être trop... Des défauts inaperçus la première fois surgiront et s'imprimeront comme des tâches à la surface de sa rétine.
Moi, je ne serais pas déçue, même si son image présente quelque défaillances, car mon attirance va au delà de sa pure apparence physique, c'est une alchimie plus complexe et globale, une aura, une allure sur laquelle j'ai greffé et projeté tous tous mes fantasmes, mythes et histoires. Les attirances masculines sont au contraire plus concentrées et dépendantes du sens visuel au sens strict, instaurant, malgré eux, ce douloureux diktat du physique qui ravage tant de femmes.
Je serais admirative, intimidée et anxieuse de lui plaire encore, autant que la première fois. J'aurais envie encore de sentir son désir, ses mains impatientes esquisser des approches touchantes et maladroites.

Il sera là. Ses pas, ses bras, son dos, son corps dans mon salon, appuyé contre le dossier de mon canapé, logé entre les coussins lilas et mordoré que j'ai pris soin d'acheter pour sa venue. Tentant de donner une touche plus chaleureuse, "cosy" (trop féminine sans doute) au décor de magazine impersonnel qu'est mon appartement dont on me demande parfois si j'y vis ou s'il s'agit juste d'un bureau...
Il sera là au milieu de mes murs blancs, sans photos ni tableaux, que j'envisage depuis presque 10 ans d'accrocher... Un jour.
Ses yeux critiques et curieux erreront sur les rayonnages de livres, de CDs (reliquats des années passées que j'aime à conserver comme déco -bientôt vintage-, statut auquel le MP3 ne peut prétendre) que j'aurais pris soin d'expurger au préalable, des références honteuses, de jeunesse périmées, afin de ne laisser en évidence que celles dignes d'être montrées. Exposition sélective et savamment calculée ; peut-être jouer l'audace d'un exemplaire de la critique de la raison pure flirtant avec le dernier numéro de Cosmo... Placer quelques intrus dans une composition trop parfaite pour être honnête.
Jugement silencieux de mon essence culturelle, de mon bon ou mauvais goût, évaluation muette de nos accords harmonieux ou au contraire dissonants. Si nos collections de livres, de musiques, de films préférés accepteraient de s'adresser la parole en public...
Il feuillettera, fera peut-être quelques commentaires, de ces taquineries tendres qui me font sourire et auxquelles j'aime répliquer sur le même ton. J'aurais aussi fait disparaître dans les tiroirs, derrière les portes des armoires toutes les preuves compromettantes : crème décolorante, d'éradication pileuse, lotion aux comédons, tous ces cosmétiques anti-imperfections dont l'intitulé ne dévoilerait que trop bien ces tares dont il ne se doute pas et autres ustensiles menstruels. Je ne répèterai pas ses erreurs de débutante qu'Il m'avait souligné, en s'en amusant du reste, lors de cette fameuse soirée. Mais peut-être laisserais-je en évidence ces petites fioles, tubes, poudres, houppettes, flacons colorés et parfumés..., ces mystères féminins, ces promesses de beauté qui aiguisent tant l'imaginaire masculin.
Lui faire bonne impression, soigner mon image de marque. Incliner davantage ses penchants vers moi, favoriser ses bonnes dispositions...

(texte à suivre...)

05.10.2009

Dérogation au Modèle amoureux

Il y a ce modèle amoureux, cet idéal socio-culturel, injecté depuis l’enfance, par intraveineuse de contes de fée, de belles romances cathodiques, d’éducation citoyenne et démocratique, de traités psychologiques sourcilleux, de grandes théories sur le couple, le « foyer heureux ».
Les articles de la constitution délivrant la définition officielle du bonheur amoureux, d’une relation « saine et équilibrée ». L’égalité des chances, la parité hommes/femmes.

Un beau tableau brandi de part et d’autre, ces bons et mauvais points, ces choses à faire et à ne pas faire, ces choses à fuir ou à rechercher, le bon et le mauvais, les défauts et les qualités, le respect et la dignité.
Et puis en face, il y a la réalité, ce foutu et implacable principe de réalité auquel on n’échappe pas et qui fait tout voler en éclats…

Il y a ce que je ressens, ma nature, mes inclinaisons profondes que je ne peux pas réformer, éduquer, adapter à ce qu’on attend de moi, à ce que la raison, le Modèle, mes-proches-qui-veulent-mon bien me recommandent, me dictent. Je ne peux pas faire autrement que déroger.

Il y a ces hommes que j’aime incorrigiblement même s’ils ne ressemblent pas du tout au prince charmant. Ces princes cruels qui sont seuls capables d’éveiller un semblant de désir, d’émoi, de me rendre un peu femme. Comme celles qui succombent fatalement aux « bad boys », je ne résiste pas aux « sad boys ». Une variante toute aussi dangereuse.
Instable, immature, cyclothymique, fainéant, difficile, narcissique, jaloux, associable ou volage, moqueur, cynique, pervers, manipulateur, de mauvaise foi, insolent, excessif, irresponsable, imprévisible, insaisissable, enfant capricieux, mélancolique, triste, fou... Fou surtout.
Mais aussi drôle, théâtral, exalté, décalé, émouvant, romantique (même s’ils font tout pour bien le cacher), romanesque, sensible… Sensible surtout.

Je fais partie de ces êtres attirés irrésistiblement par les mauvais choix, les mauvais partis, les mauvais signes et présages… Et s’ils font mon malheur, je ne saurai pas faire sans. Car aussi mauvais sont ces choix, ils me correspondent, ils me sont une évidence, une certitude.
Et je préfère m’y abîmer, en souffrir, en périr mais au moins me sentir vivre en accord avec ce qui coule dans mes veines.
Et puis après tout je suis aussi un mauvais parti, un mauvais choix. Reste à vérifier si la compatibilité existe entre les deux… Sans doute un beau désastre. Mais tant qu’il reste beau…

Vu de l’extérieur, j’ai bien conscience que ce que je vis avec le chat de Chester, ou du moins essaie de vivre, peut paraître comme « une grave erreur », que je devrais « laisser tomber ». Au regard des critères de normalité amoureuse, des prescriptions en matière d’épanouissement et de « bonnes bases solides », de l’avis des experts et de la rubrique psycho de Marie-Claire, je n’ai en effet rien à en attendre.

Mais c’est peut-être là où réside la solution, arrêter d’attendre quelque chose de précis, de préconçu et prendre ce que les hommes que j'aime veulent bien me donner : profiter de tous ces instants même fugaces de bonheur et de complicité, tous ces plaisirs minuscules qui me ravissent tant et cesser de les ternir en pensant à l’avenir ou en écoutant les Cassandres. Cesser de les gâcher par les reproches, le ressentiment, l’amertume qu’il n’ait pas dit ou fait ce que j’attendais.
Les attentes qui enflent comme des tumeurs sur mon cœur sont ce qui me tue.

Cela fait longtemps que j’ai quitté les rails d’une quelconque normalité sentimentale. Mon chemin est ailleurs. Un chemin plus escarpé, plus douloureux mais que je dois accepter car c’est le mien et je ne peux l'éviter. Reste à définir mon seuil d’acceptation, jusqu’à quel point renoncer à tous ces jolis colifichets et ornements collectionnés depuis toutes ces années, faire taire ces cordes sensibles qui vibrent en moi… Cette balance symbolique et personnelle où l’on pèse d’un côté l’humiliation, la frustration et la déception et de l’autre la joie solaire, le bien-être, l’ardeur à l’Autre.

Ce qui se joue dans un couple, dans la séduction ne peut pas vraiment être jugé « de l’extérieur » car c’est au contraire quelque chose de profondément intérieur, d’invisible, de muet, y compris pour les intéressés. Ce qui en jaillit n’est qu’une pointe émergée de l’iceberg des non-dits et de l’inconscient. Il y a trop de replis, de poches, de trappes secrètes, de portes dérobées qui se cachent sous les apparences clinquantes ou pitoyables…
Tous les conseils du monde, aussi avisés soient-ils ne sauraient aider (même si l’on est toujours tenté d’en quémander comme des radeaux auxquels se raccrocher dans la dérive). Seuls ceux qui y sont impliqués peuvent découvrir non pas « les » mais « leurs » bonnes réponses. Leur modèle amoureux.

01.10.2009

Braderie

« Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle le « loi du marché ». (…) Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l’agitation sont considérables. » (Extension du domaine de la lutte, M.Houellebecq)

« Elle désire me parler de mes livres, de ma vision de l’amour, établir entre nous une amitié, etc., mais moi cela ne m’intéresse pas. Cela me captiverait s’il y avait aussi la sensualité, la complicité des peaux. (…) La métaphysique du cœur n’est pas ma tasse de thé. » (Les soleils révolus, G.Matzneff)


« Moi la dragouille qui traînasse, un pas en avant deux pas en arrière, tout ça, on s’appelle, on se prend un café, ça me laisse froid. Je ne comprends pas les gens qui ont besoin de se jauger, de se tourner autour, de se renifler le cul pendant des semaines. Avec moi, faut se donner à fond, sans chichi, sans pudeur, avec l’envie, putain l’envie ! (…) Je m’en fous, moi, qu’elle pense à moi, la fille, ce que je veux, moi, c’est que quand elle vient me voir, elle ait envie, bordel, envie de me voir, envie de moi… » (La patience des buffles sous la pluie, D.Thomas)


Les orifices des femmes sont, depuis toujours, un bien marchand comme un autre. Les hommes l’ont longtemps exploité pour leur compte avant que les propriétaires puissent, par la suite, les louer, pour leur propre bénéfice.
On appelle prostituée, pute, péripatéticienne, tapineuse, fille de joie ou encore « travailleuse du sexe »…, ces femmes qui vendent du (leur) sexe aux hommes.
Du sexe contre de l’argent.
C’est finalement aussi ce que bon nombre de femmes au foyer, surtout des générations précédentes, ont pratiqué dans le cadre légal que représente le mariage. Remplir le devoir conjugal pour avoir, au minima, un toit au-dessus de leur tête et se nourrir. Les termes du contrat.

Aujourd’hui, les femmes n’ont plus, dans leur grande majorité, besoin des hommes pour se loger ou manger. Pourtant les termes de l’économie n’ont pas beaucoup changé. Le sexe reste la monnaie d’échange. L’enjeu.
Non plus pour remplir le frigo ou payer le loyer, mais pour les aimer, les protéger, les soutenir. Leur dire qu’elles sont belles, leur parler, les appeler, les comprendre, les accompagner, les sortir.
Du sexe pour avoir quelqu’un à ses côtés.
Les besoins primitifs sont dépassés mais demeurent les besoins « d’estime » et « d’accomplissement » du haut de la pyramide de Maslow. Le 10e besoin fondamental sur les 14 définis par Virginia Henderson, « vivre pleinement ses relations affectives ».
Et pour cela, les femmes ne peuvent toujours compter que sur leurs bons vieux orifices qui demeurent le seul appât, le seul attrait valable. Et tous les beaux discours, l’évolution des mœurs et l’émancipation n’y ont pas changé grand-chose… Notre conversation, nos pensées, opinions, goûts, notre être, notre âme, notre cœur ne pèsent pas bien lourd face à ces toujours aussi convoités réceptacles phalliques. Le reste n’est que détail sans grande importance, de simples accessoires, gênants pour certains agréables pour d’autres mais jamais indispensables ou déterminants. L’essentiel est ailleurs.

Espérer intéresser ou retenir un homme en l’éblouissant par sa personnalité est une naïveté de jeune-fille rangée.
Les hommes, plus indépendants par nature et n’hésitant pas à acheter ces orifices si besoin est, mènent invariablement le jeu. Ce sont les femmes qui continuent d’avoir besoin des hommes, pas l’inverse. Ce sont les femmes qui se lamentent des jours et des nuits durant, devant leur indifférence, leur absence, leur manque d’attention. Ce sont les femmes qui continuent d’attendre les hommes. Pendant ce temps, ils sortent, s’amusent, profitent de la vie, voyagent, vivent l’aventure. Insouciants et libres. Les peines, la douleur du manque d l'autre n’ont pas de réelle prise sur eux, elles les éclaboussent à peine avant de glisser le long de la paroi minérale de leur cœur.

Le choix n’existe pas : c’est céder ou rester seule. Céder ou se morfondre de solitude et de désespoir. Céder dans n’importe quelles conditions, même si l’envie n’y est pas ou pas encore.
Céder ou perdre celui que l’on veut retenir, garder, aimer.
Chantage affectif versus chantage sexuel tacite.
Nous serons si vite remplacées par une autre qui fera moins de manières.

Etre une « fille facile », tel est le critère indispensable aujourd’hui si l’on veut rester monnayable sur le marché.
Demander de l’attention, du temps de cerveau disponible aux hommes, platoniquement, relève de l’hérésie commerciale.
Il est bien loin le temps où accepter une sortie voire une danse ou le summum : un chaste baiser, une main qui effleure l’autre étaient considérés comme des faveurs.


Les filles, femmes qui se font désirer n'attirent plus personne ; personne ne se fatiguera à les séduire, les conquérir. Faire attendre ne fait plus partie des mœurs. C'est tu baises ou tu te casses. Marche ou crève. Non négociable.
Il faut écarter vite et bien et offrir en supplément les prestations qui sont désormais attendues de plein droit puisque toutes le font sans rechigner, et de plus en plus jeunes.
Accorder toutes les demandes, les « gâteries », ne pas être effarouchée ou pudique sur quoique ce soit. Etre performante au lit. Donner satisfaction pour fidéliser.
La plupart des femmes modernes, "libérées" s'accomodent très bien de cette donne et y sont même réceptives, éprouvant les mêmes désirs sexuels. Mais alors celles qui tardent, chipotent, refusent, deviennent des produits délaissés, obsolètes, périmés. Stock encombrant et inutile qu'il faut évacuer. A mettre au rebut.
Quelles que soient ses qualités, il n'y en a pas de supérieure à celle d'être un objet sexuel consentant, docile et enthousiaste (« aimer ça »).
En système libéral, de concurrence pure et parfaite, c'est la guerre des prix, la plus meurtrière, qui prédomine. Il faut baisser les prix, encore et encore. Se brader. Mondialisation oblige (aujourd'hui on va même chercher des "produits" plus compétitifs  en Russie ou en Thaïlande).
Réduire les exigences encore et toujours, oublier la romance et les attentions voire même le simple respect.
Je ne sais pas si je suis prête à me brader ainsi aussi grand soit mon désespoir...

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